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Aujourd’hui, nous avons le plaisir de recevoir Mamadou Sow, un jeune homme originaire de Guinée. Victime de la polio à l’âge de trois ans, il a traversé l’Afrique pour rejoindre l’Europe par la force de ses bras, souvent au péril de sa vie, et ce malgré son handicap.
Intervenant : Mamadou Sow
Interview : Daniel VDM
Prise de son et montage : David V
Montage : David V
Photo : Daniel VDM
Musique : Pixabay
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Transcription
Mamadou Sow – La route à bout de bras – Les entretiens de Synergies Mag
Bonjour à toutes et à tous.
Moi c’est Daniel. Bienvenue dans Les entretiens de Synergies Mag.
Aujourd’hui, nous avons le plaisir de recevoir Mamadou Sow, un jeune homme originaire de Guinée. Victime de la polio à l’âge de trois ans, il a traversé l’Afrique pour rejoindre l’Europe par la force de ses bras, malgré son handicap.
Présentation
Daniel : Est-ce que vous pourriez vous présenter en quelques mots ?
Mamadou Sow : Bien sûr, merci. Je m’appelle Mamadou Sow, je suis Guinéen. Je vis actuellement en Italie, précisément à Aoste. Je suis arrivé en Italie en 2016.
Quand on traverse le tunnel du Mont-Blanc, les premières villes que l’on rencontre sont celles d’Aoste. C’est une ville très calme.
L’enfance en Guinée
Daniel : Pouvez-vous nous raconter quelque chose de votre enfance en Guinée ?
Mamadou Sow : Je suis né en Guinée. J’ai vécu une partie de mon enfance dans mon village, dans des conditions très difficiles, avec ma grand-mère. Il y avait un manque de moyens, et je regrette de ne pas avoir pu aller à l’école française pour apprendre. L’école publique était très éloignée de l’endroit où j’habitais, à plusieurs kilomètres, et je n’avais pas de fauteuil roulant pour m’y rendre.
Quand ma grand-mère est décédée, il n’y avait plus personne pour s’occuper de moi. On m’a alors transféré à Conakry, la capitale. Ce n’était pas facile, mais j’ai essayé de me débrouiller un peu, comme les autres enfants. Je n’étais pas le seul enfant abandonné à Conakry.
J’ai dû chercher comment vivre, comment m’adapter. La première fois que l’on arrive dans une capitale sans connaître personne et qu’on vous laisse seul, c’est très dur. Avec le handicap, trouver du travail est presque impossible. Il n’y avait personne pour m’accompagner dans les études. À dix ou onze ans, c’est très compliqué. J’ai observé comment les autres se débrouillaient et j’ai suivi ce chemin.
Pour gagner ma vie, je me suis mis à la mendicité, à aller dans la rue demander de l’argent. Au début, sans fauteuil roulant, c’était encore plus difficile.
Le regard sur le handicap en Guinée
Daniel : Comment sont considérées les personnes en situation de handicap en Guinée ?
Mamadou Sow : En Guinée, les personnes handicapées sont très peu considérées. Les gens voient surtout les aspects négatifs. Ils pensent que les personnes handicapées sont une charge pour la famille, qu’elles n’apportent rien. L’État n’a aucune mesure pour assurer notre sécurité ou notre dignité. Les personnes handicapées sont abandonnées, chacun se débrouille comme il peut. Je dirais que 95 % des personnes handicapées en Guinée vivent dans la rue, dans la mendicité. Personne ne veut les employer ou leur apprendre un métier, ni les accompagner à l’école publique. Si ta famille est pauvre, il n’y a rien pour toi. Tu dors dans la rue toute ta vie. Pourtant, c’est à l’État de garantir la protection de ces personnes abandonnées. Mais il a failli à sa responsabilité : pas de logement social, pas de suivi médical, pas de matériel comme des fauteuils roulants. Avec la mondialisation et la liberté d’expression, nous essayons de faire passer des messages, de montrer ce que nous voyons en Occident. Ici, il y a quand même plus de considération, peu importe que tu sois une femme ou un homme. Il y a des soutiens. Nous essayons de faire évoluer les mentalités concernant le handicap.
Le départ de Guinée
Daniel : Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter la Guinée pour l’Europe ?
Mamadou Sow : En 2015, il y a eu des élections présidentielles en Guinée. Il y a eu des affrontements violents entre ethnies et partis politiques. En Afrique, les oppositions politiques sont souvent liées aux ethnies. Mon ethnie, les Peuls, a été particulièrement visée car associée à l’opposition. Même si tu ne fais pas de politique, ton ethnie suffit à te mettre en danger. Tout ce que j’avais construit a été détruit en un jour. Cela m’a beaucoup découragé. Il y avait aussi mon handicap. Je rêvais qu’en Europe, je pourrais avoir des soins, être appareillé, peut-être marcher. Quand même ta propre famille t’abandonne, que tu es malade et sans soutien, tu te dis qu’il faut partir. Je me suis dit qu’en Afrique, la situation est la même partout. Ce qui se passe aujourd’hui en Guinée arrivera demain en Côte d’Ivoire. Alors j’ai décidé de tenter l’Europe, un continent que l’on imagine plus stable. J’ai appris que certaines personnes passaient par la Libye pour rejoindre l’Italie. Je savais que ce serait très difficile, surtout avec mon handicap, mais je n’avais pas le choix.
Le voyage et le Sahara
Daniel : Quel a été le moment le plus difficile durant le voyage ?
Mamadou Sow : Le plus dur, c’est le passage entre le Niger, à Agadez, et la Libye, à travers le Sahara. Il n’y a pas d’eau, pas de secours, rien.
Le désert est plus dangereux encore que la Méditerranée. Il y a des groupes armés, des djihadistes, qui contrôlent certaines zones. L’immigration devient un business. Nous avons traversé le Sahara en quatre ou cinq jours, sans vraiment manger, sans dormir, sans se laver. L’eau finissait très vite. Nous étions entassés dans des pick-up. Les pieds gonflaient, les corps souffraient. La journée, il faisait plus de 45 degrés, et la nuit, il faisait très froid. Certains sont morts de faim ou d’épuisement.
La Libye
Mamadou Sow : À l’arrivée en Libye, nous étions épuisés. Il y avait des coups de feu, des affrontements. Nous ne parlions pas arabe et ne comprenions pas ce qui se passait. Beaucoup de personnes sortaient chercher de la nourriture et ne revenaient jamais. Moi, je ne sortais presque pas, car je ne pouvais pas marcher et je n’avais pas de fauteuil. J’ai été bloqué en Libye pendant six mois. Ce que nous avons vécu est inimaginable. Les gens sont torturés comme s’ils n’étaient pas humains. Si tu ne payes pas, on te tue ou on te torture. C’est un réseau organisé.
La force intérieure
Daniel : Y a-t-il eu un moment d’espoir ou de résilience ?
Mamadou Sow : Oui. Depuis le début, je savais que la route, c’est la vie ou la mort. Je suis musulman, je compte sur Dieu. Tant que je vis, je garde l’espoir. Je ne me décourage jamais, car le découragement détruit. Je me disais : je traverse ou je meurs. Une fois cette décision prise, tu cherches seulement comment avancer. Même dans les moments très difficiles, j’essayais de rire avec mes amis, de raconter des histoires pour ne pas sombrer. La traversée de la Méditerranée a été l’un des moments les plus risqués. Le zodiac était surchargé. Lors de la première tentative, les garde-côtes libyens nous ont arrêtés et ramenés en Libye. Lors de la deuxième tentative, le moteur est tombé à l’eau. Nous étions à la dérive.
Finalement, un navire pétrolier nous a secourus. C’était un moment de panique totale. L’essence mélangée à l’eau me brûlait les yeux. Je n’arrivais plus à les ouvrir. Mais j’ai été sauvé. C’est le souvenir le plus difficile pour moi.
Le livre La route à bout de bras
Daniel : Cette histoire a été racontée dans le livre La route à bout de bras.
Mamadou Sow : Beaucoup de personnes me posaient des questions sur mon parcours. On me disait que je ne pouvais pas garder tout ça pour moi. Je n’ai jamais été à l’école, alors je me demandais comment écrire un livre. Avec l’aide d’Élisabeth Zurbriggen, j’ai pu témoigner. Aujourd’hui, des personnes me disent que mon livre leur a redonné de l’énergie, de l’espoir. Cela me rend fier, car cela aide d’autres personnes.
La rencontre avec Élisabeth Zurbriggen
Mamadou Sow : Je l’ai rencontrée à Briançon, fin 2018. Elle était bénévole dans une association aidant les migrants traversant les montagnes entre l’Italie et la France. Cette rencontre représente énormément pour moi. C’est une bénédiction. Grâce à elle, j’ai pu publier plusieurs livres, venir en Suisse, créer des projets et développer des associations.
L’association La route à bout de bras
Mamadou Sow : L’association est née avant même la publication du livre. Je voulais aider d’autres personnes handicapées en Guinée à obtenir des fauteuils roulants et du matériel. Nous avons créé une association à Genève et une autre à Conakry. Nous organisons des distributions de matériel, des réparations gratuites et des formations.
Aujourd’hui et demain
Mamadou Sow : Aujourd’hui, je vais bien. Je suis marié, une fille de deux ans, et vis avec ma famille en Italie.
Je continue à avancer, même si trouver du travail reste difficile. Je garde toujours l’espoir. La vie est une continuité. Les rêves ne se réalisent pas d’un coup, mais petit à petit.
Message final
Mamadou Sow : Je remercie la Suisse et toutes les personnes qui m’ont soutenu. Je lance un appel aux défenseurs des droits humains : regardez aussi les personnes handicapées en Afrique, dans les villages les plus isolés. Beaucoup veulent étudier, travailler, vivre dignement, mais n’en ont pas les moyens.
Daniel : Merci beaucoup, Mamadou Sow, pour ce témoignage très enrichissant.