Entre trains ratés, nuits improbables et rencontres inattendues, Daniël raconte un voyage mouvementé vers le Nord, du Danemark à l’Écosse.

Chasser le soleil froid en suivant la Mer du Nord en bus
Un ancien collègue danois avec qui nous avions collaboré au « European Film College », à Ebeltoft, au Danemark, avait un moment pour me recevoir avant le Nouvel An.
En effet, durant nos études, nous avons créé une dynamique où je rédige les grandes lignes de notre script de film afin de mettre en place l’essentiel, et lui, écrivain professionnel, affine et restructure l’ensemble.
L’élève brillant.
Cinq fois nous avons recommencés le script. Nous en avons terminé un… sans suite. Pas d’emplacement. Nous ne pouvons nous rencontrer qu’une fois par année, pour quelques jours. Enfin, nous sommes prêts ! 😉
Et moi, je suis prêt pour le Nord …
Un train peut en cacher un autre…
Mon train part de Genève en direction d’Horsens, en passant par Hambourg, en Allemagne, et Flensburg, à la frontière danoise. Une fois arrivé sur la voie 9 à Hambourg, je me trompe de train à 22h.
Apparemment, il y avait deux trains, l’un derrière l’autre, sur la même voie, avec une différence de deux minutes.
Quand le train part avec un peu d’avance, j’anticipe avec joie mon arrivée ponctuelle ! Oui… mais non.
Une fois engagé dans un paysage sans lien avec le monde vivant, la voix du conducteur résonne à travers les haut-parleurs métalliques du train, en allemand et en anglais :
« Everyone gets off the train! »
Pardon ?
Je ressens des frissons. Nous ne sommes même pas à Flensburg. Mon train était parti de la voie 9, à l’heure, avec deux ou trois minutes d’avance même, et clairement indiqué en direction de Flensburg.
Flensburg devait me permettre de prendre le dernier transport, catégorique, afin d’arriver sain et sauf à la maison de mon collègue, dans des régions bien éloignées du reste du monde.
J’ai absolument besoin de ce dernier transport.
Après une bonne dizaine de minutes de panique et de négociations avec une conductrice qui ne me donne que des informations vagues et peu utiles, j’aimerais lui expliquer que j’aurais besoin de plus. Il s’agit d’un train retour vers Hambourg.
Je me retrouve obligé de remonter dans le train sans savoir si la suite de mon trajet vers le Danemark sera assurée.
Négociations et espionnage

Ainsi, mon incertitude persiste et m’entraîne dans des pensées de plus en plus inquiètes, jusqu’à ce qu’un jeune couple de Hambourgeois m’explique que je peux prendre un train de Hambourg en direction de Flensbourg, et ensuite me dirige amicalement vers d’autres options de transport. Hébergement d’urgence, soutien moral, et même, soyons fous, l’idée que mon collègue pourrait venir me chercher à Flensburg en voiture. De Horsens.
De Flensbourg à Horsens en taxi.
Crazy. Why not ?
Eh bien, en toute franchise, mon pauvre collègue danois est malade et ne peut peut-être me recevoir qu’un seul jour. Et encore, ce n’est pas sûr.
Sa femme : burnout longue durée. Mais bien sûr. 5 heures de route dès minuit, si je décide de prendre un nouveau train d’Hambourg vers Flensbourg, à bien noter l’incertitude de l’étape après, donc.
Une fois de retour à Hambourg, je prends donc le dernier train en destination de Flens, et me revoilà (re)parti…
Le conducteur arrive. Pour clarifier, je ne suis donc plus dans le train approprié, car il était parti, bel et bien vers Flensbourg, où je ne suis pas. Suffit de dire : Négociations begin. En allemand. Je baragouine un peu. Je comprends pas mal les bases. Beaucoup de langage des signes. Et je sais jurer comme un marin. Mais des négociations diplomatiques pour remplacer 30 km de route en pleine nuit, sans autre transport, dans des zones isolées en plein hiver ?
Ma confiance commence à mordre la réalité…
Donc, pendant que le conducteur me demande mon ticket de train, je fais furieusement saigner mes doigts sur mon écran tactile, reflétant la lumière froide des néons du train.
Collègue brillant malade vs conducteur Deutsche Bahn. Jawohl.
Une traductrice est demandée, au même moment où la femme de mon collègue négocie également avec lui, avec, je cite, des répercussions sérieuses.
Et ainsi je me retrouve entre Deutsche Diskussionen, traductrice et conducteur, pour éviter une amende de 200 ou 300 euros et une heure de négociations de mes alliés.
Une heure !
Il va sans dire que j’ai ressenti quelques frissons.
Et le plus ironique : à la seconde, I kid you not, la seconde où le conducteur adopte un ton plus proactif… mon collègue se prononce.
Oui… mais oui. Hein ?
Au lieu d’une amende de 300 euros, la traductrice m’explique de lui montrer (au conducteur) mon billet de train obsolète afin qu’il calcule le prix du billet qu’il est en train de créer.
Amende ? Vraiment !? Non. Un billet de transport pour un taxi vers Horsens, ayant raté le dernier train de Flensbourg à Horsens. 30 km ! D’un pays à l’autre.
Mon billet s’imprime avec un code QR.
Le montant apparaît : 301 euros.
Pendant que mon collègue me presse de répondre immédiatement si j’accepte, et que sa femme insiste qu’on vienne me chercher en voiture.
Une fois de plus, je fais saigner mes doigts sur mon petit clavier tactile, en essayant de ne pas être distrait par le reflet de mon propre visage (merci les écrans modernes).
Et je soulage mon collègue en lui expliquant, dans l’euphorie des circonstances, avec un certain manque d’humilité de ma part, que je dispose d’une solution que j’attribue partiellement à : « My damn good people skills, baby. »
J’ai dit partiellement. Je remercie le conducteur plus d’une fois. Je lui serre la main, encore et encore, en essayant de lui faire comprendre que l’altruisme de son geste n’a pas échappé à ma gratitude.
Et les instructions sont simples : trouver mon taxi attribué en dehors de la gare.
Dans ma tête, une petite ironie surgit, teintée de nostalgie, en repensant à un arrêt relativement essentiel de ma pré-école de cinéma, il y a quelques années, à Flensburg. Une flamme de mon passé. Avant beaucoup d’autres choses. Une quantité innombrable de choses qui se sont déroulées depuis. Certaines plus agréables que d’autres. Flensburg me crée un parallèle avec elle.
Moving on.
Nous avançons maintenant vers un passage qui, avec le recul, est particulièrement drôle, et certainement un grand contributeur à la devise que j’ai développée lors de mes voyages :
Le pire l’expérience, le meilleur l’histoire.
Mais sur place… le vécu est aussi difficile que la réalité nous le claque au visage.
Après, autour d’un verre, en bonne compagnie, on raconte les histoires. Les unes plus fortes que les autres.
It Was Only the Beginning…
Comment passer la frontière à une heure du matin
Comment dire ? Eh bien voilà. Pour le dire subtilement : trois heures avec mon chauffeur de taxi, après mes petites montagnes russes émotionnelles, me donnaient une certaine sensation d’euphorie spontanée en leur absence.
Il me fallait un peu de temps pour digérer le changement d’un scénario désastreux, triple perte d’argent, nuit blanche et mauvaise humeur, en quelque chose de complètement différent.
Maintenant : transport gratuit au chaud, arrivée à l’heure prévue à mon hôtel, et augmentation notable de mon estime personnelle dans ce contexte improbable.
Mais évidemment… personne n’aurait pensé que le dernier obstacle allait encore me tomber dessus.
Et me projeter vers une nouvelle situation qui me forcerait, une fois de plus, à faire preuve de flexibilité et d’adaptation.
Vers les Vikings et Prison Museum Hotel
01:30h. Arrivée à Horsens. Prison Museum Hotel…
Pardon, de quoi ? Hôtel… comment ? Je pense avoir mal entendu.
Vous avez dit… Ah oui ? Si ? Quand même !
Prison Museum Hotel.
Oui, bien sûr. Pourquoi pas… on est dans le pays des Vikings…
Cette réaction est précisément leur point de vente. Le sensationnel. Ils ont bien joué dessus. Cela attire l’attention, et ça marche. Il s’agit d’une prison à l’ancienne qui rendrait fier Hollywood.
100% Old School Prison. Denmark Style.

Prison Museum Hotel
Bien le genre d’endroit où l’on n’aimerait pas être. Et pourtant, dans leur description, il s’agissait bien de Prison Museum Hotel. Curieux, mais j’ai déjà voyagé dans des cultures plus étranges.
Pourtant, le descriptif n’explicitait pas vraiment ce monument culturel : simplement « Scandinavian Hotel. » Je déduis : pays scandinave. Pas besoin de plus de cellules dans le cerveau que le mien pour faire la connexion.
Je jette un regard dehors vers l’immeuble le plus ordinaire et générique que j’aie jamais vu… et je remets les cellules restantes de mon cerveau en ordre pour vérifier cette fameuse connexion.
Avais-je tort ? Donc me voilà parti en quête d’exploration du bâtiment, version Sherlock Holmes.
Après une investigation approfondie, je tire la conclusion que, en effet, je peux continuer à douter de mon cerveau. Même si l’adresse semble bien indiquer ce bâtiment, la référence persistait à la prison. Et, par pure chance, deux individus à l’allure approchable se dirigent dans ma proximité.
Sans une seconde d’hésitation, je m’apprête à les aborder. Car je n’aimerais rien de plus que de les aborder. Ainsi, je les aborde immédiatement.
Ils me confirment : « Big fat prison. »
Correct. Ils me guident jusqu’à l’entrée, échangeant agréablement dans leurs accents danois. Je remarque et complimente leur aisance sociale, accent impeccable anglais, et leur ouverture d’esprit naturelle, qui les rendent immédiatement accessibles.
Une telle facilité ouvre vraiment les portes. Le flot de la conversation était naturel et agréable. Voyager, pour moi, c’est collectionner le plus de perspectives possibles. Après la séparation de nos chemins, me voilà soulagé et convaincu d’être sur la bonne piste.
Au bon endroit. Et finalement à destination. Nope.
En quête pour le Graal …
L’accueil du hall était quelque peu désertique. Pas un rat. Il pourrait y avoir des rats. Des toiles d’araignées partout. Certaines fenêtres allumées, mais probablement juste des précautions. Inquiétude. J’avance.
La porte ouverte, check. Boîte noire avec code contenant les clés, check.
Réception pour demander de l’aide, Aïe. Pas encore trouvé le Graal.
Comment ça, fermé ? Un hôtel de cette taille ne doit-il pas toujours être ouvert ?
Apparemment, les pays nordiques sont plus inflexibles. Pas le choix : mon chemin me dirige droit vers ma chambre. Je fais donc le tour de la prison. Impressionnante, d’ailleurs. On peut vraiment imaginer l’ambiance du bâtiment à l’époque. Et cela donne des frissons.
Je relis les instructions. Encore. Et encore. Mes tentatives de trouver une nouvelle perspective dans la même description finissent par porter leurs fruits lorsque, au bout de deux heures, à 02h30, (Il est maintenant 02h30.), je Je remarque une inconsistance.
Ayant appelé deux fois le numéro d’urgence à travers le réseau danois — me coûtant une somme dont je risque de me souvenir longtemps — il est temps de recourir à d’autres moyens de sauvetage.
Un facteur de la Poste arrive à la boîte aux lettres. J’y vois ma chance. Ma seule chance, je le crains. Je me dirige vers le jeun-homme. Lui aussi appelle le même numéro. Sans succès.
Il m’informe que le numéro n’est probablement plus utilisé. C’est à ce moment-là que je commence réellement à me préparer mentalement à passer la nuit dehors. Nous sommes dans le Nord du Nord. Bon, pas encore la Norvège, je vous l’accorde. Mais quand même.
Mauvaise nuit de sommeil. 02h30. Environ 22 heures de voyage. Sans nourriture adéquate. Moi pas être d’humeur.

Entrée et parking Prison Museum Hotel, Horsens
Je redescends vers le bâtiment malgré tout. Je suis les instructions.
La porte est ouverte, check ! Deuxième étage, check ! (Enfin… troisième, mais nous sommes dans le spectre de l’interprétation.) Boîte noire à gauche de la porte, check !
Plus ou moins. Elle est très petite. Mais elle possède un code. Je tente ma chance. Erreur. Oh non. Pas encore. Je tente une deuxième fois. Elle s’ouvre. Elle s’ouvre !

Rue touristique, Horsens
Les clés. LES CLÉS ! LES CLÉS !!! Content. Et j’entre. Je n’y crois pas. J’entre. Enfin. Le Graal.
Après avoir sincèrement eu peur de devoir passer la nuit dans le froid. Un rêve devient réalité.
Ironique ? Une grosse mouche noire morte. Charmant. Mais l’appartement AirBnB est, pour être honnête, pas mal du tout. Et moi qui habite au-dessus d’un bar particulièrement festif… Je suis littéralement régalé par le silence.
Pendant les trois soirées suivantes, je savoure ce silence phénoménalement cathartique et thérapeutique. J’écoute l’absence de sons. Et mon imagination m’emmène loin.
Programme Erasmus Film
Chez mon collègue, nous tentons d’ouvrir une bouteille de whisky à 52 % produite par des membres de sa famille qui ont ouvert une distillerie. Rien que l’emballage nous interpelle. Nous recalculons son prix « technique », puisqu’elle lui a été offerte.
Conclusion : le triple de mon loyer. Nous renonçons.
Après quelques autres verres, les idées cinématographiques montent vite au cerveau. Je le bluffe. Et je propose : Arrêter de parler. Filmer. Maintenant.

Matinée fraîche à Horsens
« Alors on danse. » Nous sortons dans son jardin. Oui, ils ont un jardin. Et une véranda. Et un barbecue avec table aménagée. Et un jacuzzi naturel extérieur. Et… À -4 °C, nous improvisons devant la caméra.
Un peu légers de la tête. La réussite est indéniable. En regardant l’enregistrement, nous réalisons quelque chose : c’est la première fois que nous créons quelque chose depuis notre école. Alors nous décidons de laisser tomber le script. Et de poursuivre avec son concept : une dynamique entre deux connaissances dont l’un révèle à l’autre sa nouvelle compréhension… d’un instinct de tueur.
Quatre scènes successives. Improvisées. Ensuite nous les retravaillerons. Et nous les produirons professionnellement. Dans la mesure de nos moyens. Time flies.
Notre réunion touche rapidement à sa fin. Lui et sa femme me ramènent à mon quartier général, mon lieu de repos exceptionnel. Une fois en ligne, je me concentre sur le voyage à venir vers l’Écosse, et télécharge le fichier nécessaire. Ryanair. Aïe. Plus de papier accepté. Tout est virtuel maintenant. Et surtout : il faut être attentif.
RyanAmère ou RyanAïe
Si l’on fait le check-in plus de 24 heures à l’avance, les petites lettres expliquent que le prix monte.
Malin. Mais je les ai lues. J’attends la veille. Click. Click. C’est fait. Pas besoin de leur application. Même s’ils insistent beaucoup sur son importance. Je ne me soumets pas à l’autorité.
La nuit se passe évidemment avec un peu d’angoisse. Mais je suis à l’heure. Et une fois arrivé à l’aéroport, je décide fermement de ne plus garder un stock de couronnes danoises pour l’hiver. Je m’offre donc la liberté d’une « potite bière. » Mon métabolisme doit être bas. Car au bout de quelques minutes je me rends compte qu’il vaudrait mieux que personne ne me parle.
L’effet se dissipe rapidement. Et je constate deux choses : l’envie d’une deuxième, et l’avantage stratégique de ne plus avoir de couronnes danoises.
Avec la deuxième, je me retrouve franchement en repos des armes. Et, sérieusement, personne ne devrait venir me parler pendant une bonne demi-heure. Rapidement de nouveau sur pied, je m’apprête à affronter ma grande crainte : Ryanair.
Et, le plus vite possible, je me dirige vers la porte d’embarquement. Une goutte de sueur tombe de mon front.

RyanAïe
Prise de quelques photos, car, en effet, la photographie et mon journal virtuel m’accompagnent au bout de chaque voyage de ma vie, afin d’analyser et d’apprendre de chaque nouvelle leçon que la vie m’a apportée.
Eeeeet on monte. Petit coucher de soleil, et j’essaie de ne pas retenir les autres passagers en accélérant mes petits clics, juste avant de découvrir que : ne pas payer une chaise mène… à la chaise du milieu. Je joue le jeu de l’inconnu « stupide » et choisis quand même la place au bord de la fenêtre, dans l’espoir que personne ne vienne m’embêter.
Ce qui fonctionne bien… pendant un moment. Je vois les gens monter, l’un derrière l’autre. Et ça dure si longtemps ! Ils montent et montent, et je commence à espérer que le flot des passagers ne contienne pas la personne qui possède réellement ma place.

RyanAhMer-
-Je reviens bien au milieu. Moi qui ai peur de voler. Et ainsi je perds toutes mes opportunités de faire des photos à la fenêtre. Ceci étant dit, il fait nuit, et, de toute façon, avec mon appareil, le reflet se verrait. Enfin bon. J’essaie de garder mon calme durant les rares turbulences. Et, Lucifer merci, il s’agit du vol vers Edinburgh le plus propre et agréable, atterrissage inclus, que j’aie vécu.
Parce que… La dernière fois, l’avion avait des ambitions de trampoline à l’atterrissage, et j’ai failli me marier avec ma chaise.
Là : pas un souffle. Soit la météo. Soit… tous les pilotes ne sont pas les mêmes ?
RyanAmère…
Sans trop de problèmes, nous retrouvons une ancienne connaissance de Londres, lui, ironiquement italien en voie de se naturaliser écossais. J’espère qu’il se mariera avec une Asiatique… Une Asiate ayant grandi au pôle Nord avec un parent australien, immigrée vers l’Amérique, naturalisée canadienne avec des ambitions saturnoises ? À condition qu’elle décide de rester dans la même galaxie… Après, elle aurait toujours l’option d’un univers parallèle dans le multivers. Mais même si rien ne m’intéresserait plus que de m’y plonger pour étudier ses origines, je crains que nous n’avancions plus.
Revenons à nos moutons. Bon bon. Mon cochon. In the land of whiskey… And bagpipes… Cornemuse. (La Corée s’amuse ? Mon corps n’amuse plus personne ?)
Nouvel An en Scotland à l’Amaretto
Un mythe était né… Un mythe pour les gouverner tous… Un mythe pour tous les captiver dans son charme… Un charme dont personne ne pouvait s’échapper… Captivés dans sa prise, on ne lâcherait plus jamais…

Edinbourg en Feu et en Cendres, à Nouvel An
Scotland. On s’y balade en jupe. Dans le feu et les cendres. (Nous allons tous les descendre.) Je parle des feux d’artifice à Nouvel An. Ils étaient impressionnants d’ailleurs. Des toutes petites ruelles vers le château, remplies comme des sardines. Toutes générations mélangées. Tout le monde plus ou moins dans la même humeur. Pas tous dans le même état.
Et parmi ceux qui ne sont pas dans le même état, pas tout le monde pour la même raison.
Pas le même outil utilisé. Ceci étant dit, le plus intéressant reste la diversité, non seulement du people, mais aussi, rien que dans la même rue, des établissements artistiquement décorés.
Se balader avec mon collègue italien et notre meilleur ami, le flasque d’Amaretto chirurgicalement placé dans ma poche intérieure de veste…
Vraiment, parfois : I love life. Streetlife, bitches…
Le lendemain était intéressant. La situation voulait qu’il doive travailler à son emploi, l’hôtel. J’en profitais donc pour atteindre mes objectifs photographiques quotidiens.
Mon petit journal intime devait, bien sûr, être à la hauteur de mes attentes et m’aider à mémoriser chaque instant de manière visuelle. Un travail thérapeutique de réflexion rétrospective et introspective. Cela me permet de comparer des expériences passées, analyser et apprendre de mon vécu dans le présent, voir les erreurs et viser le futur avec la distance que ces réflexions me permettent de créer.
Ceci, je pense, est ma façon de grandir. De mûrir dans ma personnalité. Sur mon parcours de vie. Et de ne jamais rester paralysé dans l’immobilité mentale ou stagner dans des pensées obsolètes. Toujours progresser. Always progress.
Top départ : J’ai vu la mer sur la colline. Impressionnant. On dirait le titre d’un film d’horreur : La Mer Sur La Colline. (La Mère Sur La Colline ?)
Petite montée d’escaliers assez raide. Et nous voilà à Rome. On dirait vraiment être arrivé à Rome, avec ses ruines et les restes d’un château.
Dans tous les cas : tranquillité, le vent, l’odeur de la mer, de l’herbe (non, l’autre herbe), de… des gens. Une fourmilière.

Ruines de Rome Edinbourg
Pas une photo de réussie. Partout des ombres. Partout des silhouettes. Partout des détritus. Malheureusement, je passe du temps à me balader sans réussir à m’en débarrasser. Une tentative ou deux pour m’en éloigner. Sans beaucoup de succès.
Je fais la rencontre d’une Italienne avec qui l’échange est naturel. Son frère arrive. Il abrège abruptement la suite. Merci oui.
La vue, soyons francs, est orientée vers une de ces vraies collines à l’horizon, digne d’un film hollywoodien. Et l’on distingue les silhouettes de touristes à une distance de huit kilomètres. Une vue à écrire un rapport au pape. Mon papa n’est pas pape. Il est physicien. Retraité. Et pianiste. Et surtout alpiniste. Il aurait eu une réaction incontrôlable devant cette vue.
Et moi aussi, j’ai presque dû changer mes sous-vêtements. Si l’on oublie les touristes à huit kilomètres en silhouette. Le reste de l’après-midi se déroule plutôt agréablement. Après quelques difficultés à grimper sur les blocs massifs parmi les autres personnes, je découvre l’autre côté de la lune.
À la racine de l’autre face des mêmes pierres, le sol est tristement décoré de détritus variés. Cela me sort brutalement de ma petite utopie. Celui où j’imaginais que les gens pouvaient être dignes.
J’adore voyager, et revoilà un nouveau trophée pour ma collection mentale, dans ma cave cérébrale, qui fera honneur. Pas le dernier non plus. Mais la seule étape qui n’allait pas encore en ajouter sera :

Cinq Minutes entre St. Pancrass et King’s Cross
London, baby !
Car je suis passé par Londres « en théorie », dans le sens où j’ai vu la lumière du jour pendant quelques minutes, le temps de changer de station et de savourer un breakfast.
Donc, départ d’Edinburgh beaucoup trop tôt le matin. Et, n’ayant dormi que quelques heures, je ne suis pas exactement ravi de voir que j’ai encore trente minutes devant moi. Je demande au premier barista que je trouve ce que je peux obtenir avec mes pièces restantes d’or, et la jeune dame me fait une petite fleur : un chocolat chaud, très bienvenu.
Oui, je ne vais pas cacher que me réveiller dans le stress et l’urgence au point de rater mon activité favorite, celle qui me porte à travers toutes les épreuves que la vie me lance, le Petit DesYeuxNez… Euh… Non merci, ça va aller.
Donc j’ai mangé le gobelet qui, accessoirement, contenait mon chocolat chaud. Et je commence à me remettre de mon départ sans douche (non plus), et avec les vêtements d’hier.
Oui, quand je dis « urgence », je veux dire : Je-Ne-Vais-Pas-Rater-Mon-Train Urgence. Je prends donc les précautions légèrement disproportionnées nécessaires. (Aspie, reporting for duty.)
J’arrive à Londres. Une première depuis environ dix ans, lorsque j’y habitais. Des souvenirs surgissent, avec un peu de nostalgie, d’une époque où ma vie était proportionnellement plus simple et plus expérimentale.
Dernière occasion avant, encore, très longtemps de pouvoir tenter ma chance pour savourer un vrai Full English Breakfast. Et je dispose de 45 minutes, juste à côté du transit. Pour être clair : il s’agit d’un transit de frontière. Avec un niveau de sécurité qui rendrait fier un aéroport. Autrement dit, les minutes avant… je les sens passer.
(Titre de notre film ? Minutes Before.)
Avec un peu d’angoisse, j’essaie de communiquer cette pression au serveur avec le plus de lucidité possible. Je dois même finir par poursuivre physiquement un autre serveur pour attirer son attention. Dommage. Mais je m’assois. À côté de moi, à la table voisine, se trouve une dame un peu plus âgée que ma mère. Et elle prend l’initiative de m’aborder spontanément.
Normalement, c’est mon boulot ça. So there are more of us… Quel plaisir.
Décidément : quelqu’un qui montre du caractère. Mais cela me déstabilise un peu aussi. Je réponds avec précaution. Elle est de bonne humeur et réagit avec authenticité. Quelques échanges semblent lui donner de l’énergie. Peut-être que je lui rappelle son fils ?
Dans tous les cas, mon plat arrive. Moins impressionnant que je ne l’aurais espéré. Et, à mon regret, la dame continue. Je dois rire. Elle continue… au point où je dois poliment suspendre ses initiatives. Je n’avais pas prévu d’être dans un état d’esprit communicatif. Cette activité sociale lucrative que j’exerce naturellement m’est parfois… surnaturelle.
Autant le plat que le silence, je les savoure avec appréciation. Tout en gardant un œil compulsivement fixé sur la montre. Chaque bouchée se synchronise avec les aiguilles et je parviens à le finir, mais juste à temps ; à la minute ! La minute !
Je me lève. Je dois légèrement m’imposer pour payer. (Sinon je pourrais, hein, sans problème, partir sans. Je trouverais bien une façon de vivre avec.)

La Gare de King’s Cross, Londres, faire la queue pour Paris
Et je cours. Puis je m’arrête. La course fut courte. Juste le temps de découvrir la longue file de personnes à moitié endormies qui attendent patiemment la sécurité séparant le train Londres-Paris. La sécurité elle-même est beaucoup plus détendue que je ne l’avais craint.
Ni ceinture. Ni chaîne (je porte une chaîne). Ni bottes (je porte des bottes). Ni béret (je suis un peintre parisien de 1880). Rien à enlever. Si seulement les aéroports fonctionnaient comme ça, je prendrais l’avion plus souvent. Bref.
Ma place, que j’avais laissée choisir par la machine pour éviter un prix trop élevé, me déplaît. Contre le sens du train. Et pas près de la fenêtre. Heureusement, très peu de négociations sont nécessaires. Un monsieur agréable que je rencontre rapidement accepte volontiers d’échanger sa place.
Ensuite je suis un peu amusé. Je tombe sur deux… Rarement ai-je rencontré des Parisiennes aussi parisiennes qui ne sont pas parisiennes. Mais elles correspondent parfaitement au stéréotype. Two froggies.
Beaucoup de musique dans mes oreilles. Plus de photos depuis que je suis en transport. Car je suis désormais dans le blues du retour. Avec l’anticipation du bar situé en dessous de mon studio. En deux mots : un établissement festif. Qui ne manque jamais une occasion d’exprimer son exubérance par ses activités conviviales. Karaoké le jeudi. Youpie. À me faire trembler mes murs. Évidemment situé juste à côté de la porte d’entrée de mon immeuble.
Les gens la traitent donc comme leur porte privée. Et il y a une terrasse littéralement sous mon balcon. Avec ma fenêtre d’aération juste au-dessus.
Autrement dit : aucun moyen d’aérer. Mon climatiseur doit être connecté à cette fenêtre. Quand je le connecte, la fenêtre doit être complètement ouverte. Devinez ce qui me fatigue le plus dans la vie ?
Donc, pour récapituler : la personne la moins appropriée au monde pour habiter au-dessus de ce bar. Et cela dure maintenant depuis cinq ans d’accumulation. Sinon ce ne serait pas drôle. Bref.
Ce prospect qui me hante depuis des années rend mes retours de vacances dans des logements paisibles… particulièrement… Je cherche un meilleur mot que traumatisants. Heureusement, c’est anticipable avec un casque Bose et du métal.
De Bleu ! Le métro à Paris c’est la meute
Mais d’abord : direction Paris. Et j’espère pouvoir me goinfrer avec ma p… de pizza, NomDeBleu ! « GRONDIDjuuuuu ! » (pour les fans de Gaston Lagaffe).
Première étape : changement de gare. Et, non sans blague : j’adore Paris. Dans les grandes lignes. Mon amour pour cette ville ne sera pas éteint par les derniers développements politiques ni par les dégradations. Même si leur nouveau système pour les transports publics exige, pour deux arrêts seulement, l’achat d’un ticket. Et pour acheter un ticket… il faut acheter un pass sur lequel mettre le ticket. Génial !
Ironiquement, il me reste exactement assez d’argent liquide pour acheter un ticket. Mais ma carte bancaire suisse… charge. Après quelques tentatives de négociation, je me retrouve en position de soumission face à des autorités indifférentes à ce phénomène que, en néerlandais (je suis des Pays-Bas), on appelle : « Mieren neuken. » (littéralement : forniquer des fourmis.)
Pouvez-vous imaginer ce que cela signifie ? Je pense que nous nous sommes compris. Faute de temps, j’utilise ma carte malgré tout. Et je monte dans le métro. Times Have Changed…
C’est là que la fête commence, et je découvre une nouvelle face de l’humanité. Enfin… il se peut que j’aie toujours su qu’elle était là, mais j’ai dû longuement l’oublier, parce que la surprise me frappe. Et je m’en retrouve plaqué au sol. C’était presque drôle, si ce n’était pas si triste. Car c’était une réalité à laquelle je me faisais confronter. Pas une théorie. La façon dont les gens se comportaient pour monter en masse était d’une indignité exemplaire. À un tel point que, si personne ne m’avait dit que j’étais à Paris, j’aurais juré être dans le tiers monde. Manque complet d’humanité et d’empathie.
J’ai été en Asie, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis, en Europe bien sûr, et j’ai vu la variété de l’humanité. J’ai compris que toute « normalité » n’est qu’une question de contexte. Tout est possible. Cela dépend simplement de ce que les gens acceptent comme conditions. De ce qui a été normalisé ou ignoré. Traditionnalisé ou endoctriné. À vous d’en extrapoler le reste.
Donc : un rappel brutal à l’instinct primitif de survie. Enrichissant, on pourrait dire. J’aime bien le terme anglais : humbling. Nous oublions parfois que nous ne sommes rien. Face à la nature. We are one. Nous ne sommes que de simples joueurs à son échelle. En soi, c’était un voyage rapide. Et le tumulte des passagers ne me concernait pas vraiment. J’étais simple observateur. Un passant dans un zoo.
Mais une fois arrivé, enfin, j’allais avoir ma revanche. Je n’allais plus rater mon coup. Je m’y étais investi : trouver un restaurant en face de la gare.
Dédicace à : Pizza Paris. Oui. Petite passion pizza. Jusqu’ici, je n’avais pu satisfaire mon envie qu’avec les seules possibilités du menu écossais : New York Pepperoni. Un peu trop cliché à mon goût. Mon goût pizza n’était plus satisfait. Non. Là, je voulais prendre le taureau par les pincettes.
Restaurant. 20 € sur le comptoir. Et lancer un hameçon dans l’air pour espérer attirer une pizza dans son habitat naturel. Mais j’ai 10 €. Très bien. Donc, je me prends une petite bière et un tout petit sandwich à la gare.

Gare de Lyon, une de ses nombreuses voies, entourées des points de restauration
Et déjà là, le prix est astronomique. Je me prends une deuxième petite bière dans un autre bar de la gare. Et le prix monte. Merci, mon petit Paris. Cette dernière bière me monte assez vite au cerveau. Enfin… c’est la deuxième qui me monte. Et soudain je me retrouve assez détendu.
Les obligations sociales accumulées depuis le Nouvel An ? Elles deviennent soudain beaucoup plus amusantes. En l’occurrence, je me retrouve en discussion avec une connaissance américaine pendant que j’attends mon train. J’essaie d’ignorer ma propre transpiration. À nouveau, je me retrouve avec plus de 15 heures de voyage en train et beaucoup de course à pied. Les mêmes vêtements depuis deux jours. Sans douche. Et du stress.
Je ne me plains pas. J’adore voyager. Dans un état… relativement laissant à désirer, je demande à une famille à ma gauche si je suis présentable. Car je me sens comme un sans-déficit-financier alcoolique.
« Non non, vous êtes parfaitement présentable, monsieur. »
Ils rigolent. Je rigole aussi. J’ai un peu l’habitude de m’imaginer pire que la réalité ne l’est. Je continue ma conversation avec Madame États-Unis.
Toujours un peu la tête légère. Elle me raconte qu’elle est au travail, ennuyée après le Nouvel An. En retour, je lui explique que je suis un peu pompette à la gare de Paris… « dans mon état de voyage actuel ». Et nous rigolons bien.
Finir en beauté
Le dernier passage de mon voyage suit. Mais il faut savoir une petite chose sur moi. Je ressens les énergies des gens. Même si la science a probablement une meilleure explication, c’est ainsi que je le vis. Cela me rend capable d’estimer rapidement une personne. Et j’ai appris à me fier à cette intuition.
Car les fois où j’ai écouté les conseils du « bon sens commun », j’ai perdu plusieurs mois de patience.
La raison pour laquelle j’écris ceci : en face de moi, deux couples s’installent dans un train déjà rempli d’une population dont le tumulte m’empêche de trouver le confort. Le premier couple qui s’installe à ma droite est improbable. Une jeune Néerlandaise avec son copain français. Ils communiquent en anglais, mais elle semble comprendre le français. Leur énergie est celle de gens composés. Équilibrés. Sensibles. Réceptifs. Nuancés. Ils lisent un livre. Un livre !
Et surtout, leur apparence est individuelle. Donc pas la coupe de cheveux que j’appelle : La Guerre contre les Cheveux. Une coupe Long-Court-Long (LCL) consiste en trois étapes : cheveux, ensuite pas de cheveux, ensuite cheveux (barbe incluse ?) Toujours ces trois variables. Toujours dans cet ordre.
Souvent accompagné d’un pyjama, pardon, d’un training sportif. Une attitude très désinvolte. Un besoin d’appartenir à un groupe. Un mini sac à main pour le maquillage. Et parfois une casquette de marque.
Meilleur ami : l’e-trottinette.
Vocabulaire monosyllabique gravitant autour de : « il faut », « bien », « mal ».
Et très vite sur la défensive. Réaction physique plutôt que réfléchie ; débordant d’originalité et de caractère. Le couple qui s’installe devant moi : un LCL.
Je me prépare. Et en effet. Ils sont beaucoup plus tumultueux. Téléphone en permanence. Gestes brusques. Agitation constante. De quoi me déstabiliser continuellement. J’aurais préféré passer mon dernier train à écouter ma musique en sérénité ; regarder dehors après une telle expérience. Laisser mon imagination going wild. Et imaginer aussi loin que mon cerveau me le permet.
Une prochaine fois.

Danemark, les voies ferroviaires en destination d’un de mes futurs …
Ben voilà, encore un périple de plus dans mon répertoire !
Maintenant il faut penser à planifier le prochain voyage, bien sûr !
Je vous tiens au courant !