Une histoire écrite par Lena Joyce
Bande-annonce
L’éveil

— Qu’est-ce qui se passe ? Il y a trop de bruit…
— Mais écoute ! Viens, on va tendre l’oreille un peu, non ? S’il te plaît… Ne fais pas ta peureuse, allez, viens !
— Déjà, je ne suis pas une peureuse ! Alors, prouve-le, toi, et viens écouter à la porte.
Un bref silence, puis des voix étouffées.
— Tu entends ? Oui… mais qu’est-ce qu’ils font là ?
— Et toi, qu’est-ce que tu racontes ?
De l’autre côté du bois craquant, les murmures devinrent plus clairs.
— Tu veux que je te serve un café ?
— Un café ? Non, surtout pas. Moi je préfère une bière.
— Une bière… évidemment.
Un grincement de chaise. Un soupir.
— Tu es sûr que les enfants dorment ? Avec eux, on ne peut jamais être sûrs.
— Oui, mais… cette fille.
— Silence ! Taisez-vous tous les deux. Ils sont peut-être déjà réveillés.
Un souffle froid passa sous la porte. La voix reprit, sèche, tranchante :
— Et comment le saurais-tu ? Tu crois que je suis une sorcière banale ? Tu crois que je débute ?
Un silence lourd suivit. Puis, presque en murmurant :
— Non… désolé. Pardon.
— Il ne faut pas qu’elle sache. Il ne faut rien lui dire.
— Mais tu es sûre ? Elle pourrait comprendre, non ?
— Tant que je suis en vie, il en est hors de question. Elle ne sert à rien.
— Tu en es certain ?
— Oui, évidemment.
— Comme tu voudras… mais pour moi, c’est une bêtise monumentale.
La voix claqua, autoritaire :
— Tu n’as rien à lui dire. C’est tout. La discussion est close. Je ne veux plus rien entendre. Est-ce clair ?
Un soupir général. Des têtes se baissèrent.
— Très clair…
La maison était immense, avec ses escaliers en colimaçon qui semblaient ne jamais finir. Aux murs, il n’y avait pas de trophées ni de photos, seulement des toiles d’araignées tressées comme des couronnes sombres, des masques aux regards vides, des statues qui semblaient presque vivantes.
Et pourtant, Eryndra vivait là. Avec eux.
Cher journal,
Parfois, je me sens seule. Abandonnée. Je ne sais pas qui je suis ni où je vais… et j’aimerais tellement le découvrir. Dans quatre jours, c’est mon anniversaire. Mais je ne sais même pas s’ils s’en souviendront. Mes parents me manquent. Enfin… si j’en ai eu. Peut-être même qu’une grand-mère me manque.
Je suis née à l’orphelinat Saint-Froid. J’y ai grandi. Ça fait très « fille abandonnée qui attend d’être sauvée », mais ça, ce n’est pas moi.
— Hé, toi, réveille-toi !
Une voix claqua comme un fouet.
— Quelle heure est-il ?
— Pourquoi tu veux savoir ? Lève-toi, je te dis ! Allez, debout ! Prends ta douche, habille-toi comme une fille. Pas comme… ce truc que tu es.
Eryndra serra les poings sous sa couverture.
— Quelle heure est-il ?
— Tu ne sais même pas lire l’heure ?! Il est quatre heures du matin. Arrête de crier. On veut juste que tu passes la première à la douche. Et maintenant, dépêche-toi !
Elle se leva à contrecœur. Son dressing n’était qu’une armoire minuscule avec trois vêtements défraîchis qui se battaient en duel. Elle soupira.
Un jour, je serai forte. Un jour, je quitterai cet orphelinat. Je ne suis pas la petite fille peureuse qui attend qu’un garçon sur un cheval blanc vienne la secourir.
Le silence brisé

Cette nuit-là, elle se retourna encore et encore sous ses draps, incapable de calmer ses pensées.
— Pourquoi tu bouges autant ?! murmura une voix agacée dans l’obscurité.
— Arrête de gigoter !
Alors elle se figea. Elle resta immobile, les yeux grands ouverts, attendant que les respirations autour d’elle se régularisent.
Toutes les autres sombrèrent dans un profond sommeil.
Elle attendit encore. Puis, très lentement, elle écarta sa couverture et se leva sans bruit. Avant de quitter son lit, elle arrangea la couverture de manière à créer une silhouette : on croirait qu’elle dormait encore.
Des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues pendant qu’elle se dirigeait vers la fenêtre. Elle resta là, immobile, plantée devant la vitre froide, à guetter la nuit… jusqu’à ce que le premier rayon du matin glisse dans la pièce.
Quand tout le monde commença à se réveiller, elle s’étira, bâilla, fit semblant de se lever en même temps qu’eux.
Mais ce n’était qu’un mensonge.
Aujourd’hui, c’était son anniversaire.
Personne ne s’en souvenait.
Pas un sourire, pas un mot.
Pas même un regard.
Son anniversaire s’était noyé dans l’oubli.
Elle se sentit minuscule, presque transparente.
— Ah, enfin ! Il était temps que tu te réveilles, lança un éducateur d’une voix sèche. Aujourd’hui est une grande journée !
Son cœur bondit : peut-être, enfin, quelqu’un s’en souvenait ?
Elle n’attendait ni gâteau ni bougies.
Juste un mot.
Joyeux anniversaire.
Mais l’éducateur fronça les sourcils.
— Pourquoi fais-tu ça ?
— Qu’est-ce que j’ai encore fait ? demanda-t-elle, la voix tremblante.
— Ah mais ! Tais-toi un peu !
Son cœur se serra si fort qu’elle planta ses ongles dans sa peau.
— Aujourd’hui, nous sommes de sortie.
Elle croisa les orteils, puisque ses mains étaient visibles, et osa demander, d’une voix minuscule :
— Est-ce que… je peux venir ?
Un rire monstrueux éclata.
— Écoutez ça ! Cette fille, cette chose, veut venir avec nous ! Non. Toi, tu restes à Saint-Froid. Tu as du travail. La vaisselle. Les assiettes. La table. Le ménage. Les lits. Les vitres. Le balai, l’aspirateur, la serpillière…
Chaque mot claquait comme un fouet.
Ils crachaient leur poison.
Mais, au fond, elle n’était déjà plus là.
Dix minutes durant, ils la rabaissèrent encore et encore : stupide, pas intelligente, pas jolie, pas futée. Depuis toujours, ces mots s’incrustaient en elle comme des épines.
Ils n’avaient même pas remarqué son anniversaire.
Puis enfin, ces serpents déguisés en humains quittèrent l’orphelinat.
La porte claqua.
Silence.
Elle était seule.
Le Livre des Origines

Alors seulement, elle prit le balai et la serpillière. Elle commença à nettoyer, les larmes coulant librement sur ses joues.
— Pourquoi… pourquoi moi ? sanglota-t-elle. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
Soudain, une idée la traversa. Elle lâcha tout. Le balai et la serpillière tombèrent au sol. Elle courut jusqu’à la chambre, se jeta à genoux sous son lit. Ses mains tremblantes fouillèrent jusqu’à retrouver un sac, son seul trésor.
Dans la toile usée, il y avait un livre. Le seul que son père lui avait donné, bien avant qu’on l’abandonne à Saint-Froid. Elle ne l’avait jamais sorti, de peur qu’on le lui arrache.
Elle le serra contre son cœur. Le livre vibra faiblement, comme s’il respirait. Comme s’il s’éveillait.
C’était un livre magique.
Elle l’ouvrit précipitamment, comme si ses mains savaient déjà ce qu’elles cherchaient. Toujours à quatre pattes sous son lit minuscule, elle se redressa prudemment pour ne pas se cogner. Elle ferma les yeux très fort.
Ce livre… allait devenir sa force. Son arme.
Quand elle rouvrit les yeux, elle réalisa que la douleur qu’elle ressentait dans son corps avait disparu. Pour la première fois depuis son arrivée à l’orphelinat, elle sourit.
Ses yeux, d’ordinaire noyés de tristesse, s’illuminèrent en découvrant la couverture. On pouvait y lire, gravé en lettres d’or :
« Ma princesse, ma guerrière.
Ouvre-le seulement pour ton anniversaire. »
Le souvenir revint comme une flamme. Oui… son père le lui avait confié. Mais elle avait oublié. Ce jour-là, la solitude avait écrasé tout le reste.
Et voilà que ce souvenir revenait aujourd’hui, le jour de son anniversaire. Un jour que tout le monde avait piétiné.
Elle le savait : ici, on la traitait comme une esclave.
Parfois, elle se disait que c’était peut-être à cause de sa peau, différente des autres.
Elle pressa le livre contre elle et courut jusqu’à la salle de bain.
Face au miroir, elle s’observa. Ses yeux la fixaient, brillants, vivants. Elle avait oublié qu’elle tenait encore le livre dans ses mains. Alors elle le caressa.
À cet instant, elle sentit quelque chose.
Un souffle chaud, mystérieux, qui l’attira vers la fenêtre.
Le ménage, les ordres, les humiliations… tout disparut.
Ce livre comptait plus que tout.
Le dragon

Entre les pages, elle découvrit un collier. Un médaillon finement ciselé.
— Ce n’est sûrement pas eux qui m’ont offert ça… Alors qui ?
Elle soupira. Puis, poussée par une force qu’elle ne comprenait pas, elle ouvrit la fenêtre et sortit.
L’air glacé de l’aube lui mordit la peau. Et soudain, elle le vit.
Quelque chose l’attendait dehors.
Son cœur s’emballa. Elle recula d’un pas, tremblante.
— Mais… qu’est-ce que c’est que ça ? balbutia-t-elle.
Elle se frotta les yeux. Se pinça. Cligna trois, quatre fois… mais la vision persistait. La chose immobile la fixait toujours.
Deux yeux rouges, couleur sang. Intenses. Vivants.
Et pourtant, elle n’avait pas peur. Pas une seconde. Au fond d’elle, cette rencontre semblait naturelle.
Elle s’approcha. Lentement. Elle tendit la main.
L’être baissa la tête, docile, comme pour l’inviter. Elle effleura ses ailes du bout des doigts.
Des ailes ?!
Elle se figea.
Alors, un souvenir remonta.
Ses parents. Ces visages flous qu’on lui avait arrachés.
Ils lui avaient souvent dit qu’elle avait une origine spéciale, différente. Mais à l’orphelinat, on s’en était toujours moqué :
— Tu viens de nulle part ! Tes parents n’existent pas ! Et que ce soit la dernière fois que tu poses cette question !
Pour ça, on l’avait frappée, traînée par les cheveux, fouettée.
La créature baissa encore une aile.
Et sur l’intérieur, écrit en minuscules lettres de feu, il y avait ces mots :
Joyeux anniversaire, ma chérie.
Tes parents qui t’aiment.
On ne t’a pas oubliée.
Tu es notre trésor.
Et ceci est ton cadeau.
Elle leva la tête. Ses yeux s’ouvrirent en grand.
Devant elle, immense, majestueux…
C’était un dragon ! Un dragon offert par ses parents.
— Non, mais je rêve… Comment vais-je faire ? Comment cacher ça dans l’orphelinat ? Il est énorme !
Elle pleura, mais de joie. Pour la première fois de sa vie, ses larmes n’étaient pas de douleur. Tremblante, elle s’approcha du dragon.
— Est-ce que… est-ce que tu as un nom ? murmura-t-elle, hésitante. Un prénom ? D’où viens-tu ?
Elle réalisa qu’elle parlait vraiment à un dragon.
— Ouais, franchement, je dois être désespérée, souffla-t-elle en souriant à elle-même. Je parle à un dragon comme si… il allait me répondre.
Dans les yeux rouges du dragon, pourtant, il y eut une étincelle, comme une compréhension silencieuse.
Elle courut chercher une bassine d’eau fraîche, revint en titubant et la posa devant lui. Le dragon ne bougea pas.
— Pourquoi tu ne bouges pas ? demanda-t-elle.
Il fixait le collier en or que son père lui avait donné. Elle le fit tourner entre ses doigts ; comme par enchantement, le dragon s’anima. Un long souffle rauque sortit de ses naseaux.
Soudain, elle entendit du bruit. Son sang se glaça.
— Non… déjà ? Sont-ils de retour ? Quelle heure est-il ?
Elle regarda le dragon, la tristesse au ventre.
— Va te cacher. Cache-toi bien. Que je sois la seule à pouvoir te retrouver… S’il te plaît, file, zou, va !
Et, comme par magie, le dragon disparut.
Elle se retourna et se rendit compte qu’elle avait complètement oublié le ménage.
La porte claqua. Des pas. Des cris.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?! Tu n’as rien foutu ! La maison est aussi sale qu’avant !
— Je… je m’étais endormie, balbutia-t-elle.
Une éducatrice s’approcha, les yeux brillants de colère.
— Ah oui ? Pendant tout ce temps, tu n’as rien fait ? Tu es paresseuse, fainéante, moins que rien, bonne à rien, un sacré cafard !
Son regard se posa soudain sur son cou.
— Et ça ? Qu’est-ce que c’est ?
— C’est… c’est mon collier.
— Ton collier ?! Maintenant tu as des bijoux, toi ? Qui t’a offert ça ?
Elle hésita. Devait-elle dire la vérité ? Personne ne croirait qu’un dragon lui avait été offert. Personne ne croirait une fille comme elle, dans ce monde qui jugeait à la couleur de la peau.
Alors elle mentit.
— Des personnes sont venues.
— Qui ça ?
— Je… je ne sais pas.
— Et pourquoi ne sais-tu pas ?!
— Parce que… je n’ai pas pu aller ouvrir la porte. Vous m’aviez punie.
— On t’a punie pour que tu fasses le ménage, pas pour ne pas ouvrir ! À partir d’aujourd’hui, chaque fois que quelqu’un sonnera, tu iras ouvrir la porte, compris ?!
— Très bien.
Elle tourna les talons, le cœur battant.
Un nouvel espoir

La nuit tomba. On la força encore à tout ranger, laver, essuyer, faire briller chaque pièce. Demain, tout serait de nouveau sale.
Épuisée, elle s’effondra dans son lit minuscule. Elle n’avait pas de vêtements de rechange ; son unique pyjama avait été déchiré par la propriétaire de l’orphelinat.
Ses doigts cherchèrent le collier. Elle se souvenait de ce qu’il avait déclenché : le dragon.
Elle ferma les yeux et pensa très fort à lui.
Était-ce un hasard ? Ou un signe ?
Elle se rappela sa promesse : un jour, elle quitterait cet orphelinat. Peut-être que l’arrivée du dragon voulait dire quelque chose. Peut-être était-il venu pour l’aider à tenir cette promesse.
Quand elle ouvrit les yeux, elle se glissa hors du lit, sans bruit. Elle avait appris à se cacher. En pyjama, pieds nus, elle prit son sac, son livre et sa précieuse « perle-repère » où elle griffonnait quelques mots.
Devant la fenêtre, elle vérifia que le collier était bien contre sa peau. Elle le serra fort et murmura, le sourire aux lèvres :
— C’est le moment… de quitter Saint-Froid.
Elle n’osa pas traverser le couloir, trop risqué. Elle ouvrit la fenêtre : une bourrasque glaciale s’engouffra dans la chambre. Les autres filles se retournèrent dans leurs lits, recroquevillées. Elle, elle avait chaud. Elle se glissa dehors.
— Je suis libre… souffla-t-elle.
Le mot résonna comme une promesse. La nuit la protégea : les ombres semblaient veiller sur elle.
Elle marcha longtemps, jusqu’à ce que ses jambes tremblent. Elle s’assit sur un rocher, ferma les yeux un instant. À l’ouverture, elle sentit quelque chose sous sa main.
D’un bond, elle se redressa, tendit la main et, du bout des doigts, toucha des écailles tièdes.
— Est-ce que tu me comprends ? Est-ce que tu m’entends ?
Le dragon secoua la tête. Elle éclata de rire, radieuse.
— Comment es-tu venu ? Comment as-tu su où j’allais ?
Le dragon inclina la tête ; dans son regard flamboyant, elle crut lire : tu brilles trop pour que je ne te trouve pas.
Elle s’approcha et murmura :
— Tu es le plus beau des dragons…
Sa chaleur l’enveloppa ; le froid qu’elle traînait se dissipa. Elle se blottit sous ses ailes immenses et s’endormit, apaisée.
Elle rêva d’une petite fille entourée d’une famille et d’un dragon, soufflant ses bougies : « Joyeux anniversaire, Eryndra ! » Elle se réveilla en sursaut ; ce n’était qu’un rêve, mais le dragon dormait toujours près d’elle.
Le dragon but à une rivière proche puis somnola. Elle resta songeuse.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda-t-elle à voix haute. Nous ne sommes que deux… Où allons-nous ? Quelle direction prendre ?
Un fou rire la prit : elle parlait à un dragon. Le dragon la regarda, intrigué.
— Désormais, tu n’es plus seulement un dragon, dit-elle entre deux rires. Tu es mon dragon.
Elle se blottit contre ses pattes.
— Peu importe où l’on ira, ce soir on ne décide de rien. Demain, on verra. Mais je ne laisserai jamais personne nous séparer.
Le dragon hocha lentement la tête. Elle s’endormit contre lui, avec une lueur nouvelle dans les yeux.
La confrérie des sorciers et des sorcières

À son réveil, elle posa une main hésitante sur l’échine du dragon ; ses écailles étaient chaudes : il était là.
Puis des chuchotements parvinrent à ses oreilles. Son cœur se serra. Elle serra le collier dans sa paume, cherchant la paix qu’il lui donnait. Elle voulut rester encore un peu dans cette sécurité fragile, mais le soleil inonda soudain son visage.
Ils étaient là.
Une quinzaine de silhouettes drapées dans des capes sombres : quinze sorciers, alignés devant elle. Eryndra compta : un, deux, trois… quinze.
Ses poumons se serrèrent. L’angoisse monta, familière.
Elle resta silencieuse, la main sur le dragon, prête à le défendre.
— Est-ce que quelqu’un sait comment elle s’appelle ? demanda une femme au regard perçant.
— Non, aucune idée, répondit une autre.
— Vous croyez qu’elle est arrivée avec ça ? dit une troisième en désignant le dragon.
Un murmure parcourut le cercle.
— C’est intéressant… pensez-vous qu’elle fasse partie de notre cercle ?
— Franchement, je n’en sais rien. Ne la brusquons pas. Elle a l’air perdue.
Eryndra les écoutait, glacée. Elle comprenait les mots, mais refusait encore d’en saisir le sens.
Une sorcière s’avança, un sourire peu rassurant aux lèvres.
— Ma petite… comment es-tu arrivée jusqu’à nous ?
Eryndra resta muette. Elle se souvenait de tout : la fuite de l’orphelinat, le dragon, le livre… mais dès qu’elle tentait d’ordonner ses idées, sa mémoire se brouillait.
— Et si tu venais avec nous ? proposa un jeune sorcier.
Elle écarquilla les yeux.
— Moi ? Ah… oui ?
— Toi, as-tu un prénom ?
Elle secoua la tête.
— Et lui ? Ton dragon a-t-il un nom ?
Elle fit non, encore.
— Mais enfin, que sais-tu sur toi ? insista un autre.
— Monsieur… pas grand-chose. Je sais juste que je ne suis pas intéressante.
Un sorcier fronça les sourcils.
— Et puis-je savoir qui tu es ?
Elle soutint son regard, la voix ferme :
— Est-ce que c’est vraiment important ?
Un silence. Puis une voix grave, glaciale, coupa net les murmures.
— Trop de questions. Ça suffit. Stop !
Tous se figèrent. Même le vent sembla se taire.
Un homme se détacha du groupe. Plus grand, plus sombre, avec dans les yeux des flammes anciennes.
— Je suis Exorvath, chef des sorciers.
Eryndra soutint son regard.
— Veux-tu venir avec nous ? demanda-t-il.
— Pour aller où ? Pour quoi faire ? Et pourquoi moi ?
Il eut un rire bref.
— Trop de questions… Si tu veux venir, tu viendras.
— Est-ce que je suis obligée ?
— Non. Mais si tu veux découvrir qui tu es vraiment… c’est à toi de décider. Personne ici ne choisira à ta place. Tu peux rester là, avec ton dragon. Ou nous suivre.
Elle déglutit.
— Alors… j’ai le choix ?
— Dans la vie, nous avons toujours le choix, répondit Exorvath. Mais nous n’avons pas beaucoup de temps. Décide vite.
La tension monta d’un cran. L’air vibrait, lourd comme avant une tempête. Le dragon grondait doucement, les yeux rouges fixés sur le cercle.
Eryndra inspira profondément. Son cœur battait à tout rompre. Ces sorciers pouvaient lui tendre un piège. Et pourtant… sa curiosité la dévorait. Tant de questions sans réponses : qui était-elle ? Pourquoi ses parents avaient-ils disparu ? Pourquoi le dragon l’avait-il trouvée ?
Si je ne les suis pas… je ne saurai jamais.
Elle hocha lentement la tête.
— D’accord. Je viens avec vous.
Une voix intérieure, cependant, la prévint : Fais-leur confiance… mais seulement à moitié.
Hors de question d’abandonner le dragon. Si on refusait sa présence, elle resterait. Les sorciers acquiescèrent : il pouvait venir. Elle se mit en marche à leurs côtés.
Le grand voyage

Ils marchèrent des heures, les capes noires ondulant comme des ombres dans le vent. Eryndra et son dragon restaient un peu en arrière, observés du coin de l’œil.
Devant, deux silhouettes chuchotaient.
— Puis-je te parler ? demanda une sorcière.
— Bien sûr.
— Penses-tu que ce soit une bonne idée ?
Elle jeta un coup d’œil vers Eryndra et le dragon.
— Ah… ça ? Honnêtement, je ne sais pas. Mais je crois que oui.
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Je l’ai senti.
Elle s’arrêta un instant.
— Tu veux dire… que tu as senti que c’était elle ?
— Oui.
— Mais en es-tu certain ?
Le sorcier soupira, plus bas :
— Aussi certain que je peux l’être.
Un troisième, plus âgé, les interrompit sèchement :
— Pas si fort ! Au lieu de bavarder comme des pipelettes, avancez ! Il nous faut un endroit sûr avant la nuit.
— C’est vrai, répondit la première sorcière. J’avais presque oublié combien c’est loin. Mais je trouverai bien un lieu avant la nuit, on ne sait jamais.
Un autre ricana :
— Et qui t’a dit que marcher la nuit n’était pas aussi bien que marcher le jour ?
— Toi, tu devrais faire de la philosophie…
— Très cher, j’y penserai.
Un rire étouffé parcourut le groupe, vite avalé par la forêt. Eryndra, songeuse, sentait son collier battre faiblement contre son cœur, comme à l’unisson du dragon.
Le chef leva la main. Sa voix, grave, résonna entre les troncs noirs :
— Nous sommes encore loin de notre destination. Sorciers, sorcières, on s’arrête ici. Trouvez un endroit pour dormir et reprendre des forces. Un bon sommeil est une arme précieuse.
Des murmures, des protestations :
— Quoi ? Ici ? Pourquoi maintenant ?
Eryndra tendit l’oreille, méfiante.
Le chef reprit, son regard balayant chacun comme une lame :
— Trouvez un coin sûr. Cette forêt grouille d’animaux, de bêtes féroces… de monstres, et j’en passe. Ils peuvent surgir à tout moment. Soyez vigilants. Et ne dormez pas trop profondément. Même avec vos pouvoirs, nul n’est à l’abri.
Il marqua une pause, un sourire sombre aux lèvres.
— Bonne nuit à vous… et à demain. Du moins, pour ceux qui seront encore en vie.
Le silence tomba, lourd.
— Attends ! lança une voix. Avant de dormir, pouvons-nous au moins faire un feu ?
Le chef se détourna, déjà prêt à s’éloigner.
— Faites comme bon vous semble. Moi, je vous laisse. À demain.
Il disparut dans l’ombre, laissant le groupe face à l’obscurité.
— Alors, t’as réussi ? demanda un sorcier, les yeux sur les flammes naissantes.
— Oui, le feu est allumé.
Un crépitement éclata ; des étincelles montèrent vers le ciel noir.
— Au moins, nous serons protégés.
— Oui… merci.
Le cercle s’illumina d’une lueur rougeoyante. Leur magie mêlée aux flammes semblait dresser une frontière invisible contre les créatures de la nuit.
Un murmure troubla pourtant le fragile apaisement :
— Je ne sais toujours pas qui est cette fille… ni ce qu’elle fait parmi nous.
— Pourquoi le savoir maintenant ? répliqua son voisin.
— Parce que je veux en apprendre plus sur elle.
— Tu sauras demain. On aura le temps d’en parler. Pas ce soir.
Le silence revint, seulement rompu par le craquement des bûches.
Le chef reparut, sa voix couvrant tous les chuchotements :
— Est-ce que chacun a fait sa prière de protection ?
— Oui, répondirent-ils d’une seule voix, résonnant dans la forêt.
Il hocha la tête, satisfait.
— Très bien. Dormez. Nous partirons à l’aube. Mais attention : ceux qui resteront endormis seront laissés derrière. Ils se débrouilleront. Bonne nuit.
La forêt se tut. Le feu projeta ses ombres dansantes sur les visages. Blottie contre son dragon, Eryndra savait qu’elle n’avait pas le droit de fermer l’œil.
Eryndra avait toujours été la première levée. Même à l’orphelinat, malgré la fatigue et les coups. Ce matin-là ne fit pas exception.
Elle s’assit, jeta un regard à son dragon encore allongé, et sourit. Elle resta un moment près de lui, en silence, attendant qu’il ouvre les yeux. Lorsqu’il s’éveilla, elle se pencha vers lui :
— Est-ce que tu comprends ce qui se passe ici ? chuchota-t-elle. Moi, je suis complètement perdue. Tu crois qu’on est bientôt arrivés… ou qu’il reste encore beaucoup de chemin ?
Elle aimait ces instants, parler à son dragon comme à un ami. Il bougea, puis se colla contre elle, dans un geste presque tendre.
— Tout le monde dort encore, murmura-t-elle. On va chercher de l’eau ? Peut-être une rivière… ou des baies ?
Le dragon hocha la tête, ses yeux reflétant le soleil naissant.
Décision prise : elle partirait avec lui. Officiellement pour aider le groupe, en vérité pour s’éloigner un peu. Elle regarda les silhouettes endormies, puis souffla, en souriant :
— Peut-être que je devrais te laisser dormir encore un peu…
Mais elle s’élança, et le dragon la suivit.
Elle choisit de faire confiance à son instinct. Jusqu’ici, il ne l’avait jamais trahie. Elle sentait qu’il la mènerait là où elle devait aller.
La cascade rouge

Ils marchèrent côte à côte. La forêt, lourde et silencieuse, semblait retenir son souffle.
— Est-ce que toi aussi tu ressens… qu’il y a quelque chose ici ? demanda Eryndra, très bas. Moi, ça me met mal à l’aise.
Elle fronça les sourcils, triturant son collier.
— Je ne sais pas si c’est parce qu’on est partis sans prévenir les autres. Mais toi et moi, on sait ce qu’on fait. Tu es avec moi, et mon collier est toujours là, accroché à mon cou.
Elle glissa la main vers l’aile du dragon, là où elle avait caché le livre. Le cuir chaud la rassura : il était bien là.
— Est-ce qu’un jour, toi aussi, tu me parleras ? chuchota-t-elle.
Le dragon tourna la tête. Dans son regard rougeoyant, une lueur, presque un sourire.
Eryndra eut un petit rire :
— T’es un petit marrant, toi…
Soudain, elle sentit quelque chose approcher. Ses pas ralentirent. Son instinct vibra comme une alarme. Elle serra plus fort son collier.
Sans prévenir, un bruit éclata dans les fourrés.
— C’est trop bizarre, cet endroit… tu ne trouves pas ? murmura Eryndra. Depuis quand les cascades sont-elles rouges ? Normalement, l’eau est transparente… pas ça.
Devant eux, une chute écarlate se déversait dans un bassin sombre, éclaboussant la roche comme si la montagne saignait. L’air vibrait d’une énergie inquiétante.
— Il y a quelque chose qui cloche, dit-elle en posant la main sur l’encolure du dragon. C’est très mauvais… et pourtant, nous devons rester ici. Les sorciers ne sont pas encore partis.
Le rugissement de la cascade résonnait comme une menace.
Soudain, des silhouettes étranges rôdèrent autour de l’eau : des formes indistinctes qui, d’un même mouvement, pivotèrent vers elle.
La peur la saisit, brutale. Elle agrippa le dragon et plongea avec lui dans la rivière rouge.
L’eau glacée l’engloutit. Ici, on sera en sécurité, pensa-t-elle. Quelle erreur ! Dans cette rivière, personne n’était en sécurité.
Quelque chose la frôla. Un contact visqueux s’enroula à sa jambe. Elle écarquilla les yeux : des tentacules. Ils se resserraient. D’autres agrippèrent le dragon et lui lièrent les ailes.
Eryndra, d’ordinaire intrépide, sentit la panique monter. Elle tenta de remonter, mais les tentacules la tirèrent plus bas. Le dragon rugit, se débattit, ses écailles étincelant dans l’eau sombre, en vain.
Ils s’enfonçaient. Vite.
Est-ce que quelqu’un viendra nous aider ? Est-ce que mon dragon s’en sortira ?
Si lui survivait sans elle, tant pis, pourvu qu’il vive. Mais il fallait agir, maintenant, avant d’être étouffés.
Tout ralentit. L’air manquait. Ses poumons brûlaient. Son cœur cognait. Elle n’arrivait presque plus à respirer.
Pas comme ça. Pas maintenant.
Elle tourna les yeux vers le dragon et, dans un dernier souffle, lui parla par la pensée :
— Tu es un dragon… Alors, montre ta force. Avant qu’il ne soit trop tard.
Sur la berge, les sorciers observaient sans bouger, découpés par la lueur rougeâtre.
— Est-ce que vous allez les aider ? demanda une sorcière, la voix tremblante.
— Non, bien sûr que non, répondit sèchement un sorcier. Elle doit se débrouiller seule.
— Affirmatif, très cher, ajouta la sorcière, glaciale.
— Et si elle n’y arrive pas ? Si elle vide toute son énergie ?
— Et si ce n’était pas elle ? Si on s’était trompés ? lança un autre.
Le plus ancien soupira, les yeux fixés sur la rivière où Eryndra et le dragon luttaient.
— Non. C’est elle. Je le sais.
Ils restèrent immobiles. Ce n’était pas une punition : c’était un test.
Sous l’eau rouge, Eryndra suffoquait. Les tentacules l’enserraient comme des chaînes. Sa gorge se serrait. Trop. Alors, elle murmura, d’abord tremblante, puis plus fort, comme une incantation :
— L’eau, la terre, l’air et le feu… les quatre éléments…
Elle répéta trois fois. Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Ses forces l’abandonnaient. Pourtant, au fond de sa poitrine, quelque chose s’éveilla : une énergie ancienne, brutale, qui vibra dans ses veines.
Elle avait tant souffert, tant attendu. Cette fois, la douleur devint une arme.
Eryndra sombrait. Sa respiration s’éteignait. Alors le dragon réagit.
Il ne voulait pas la perdre. Il ne le pouvait pas. Leurs destins étaient liés.
D’un coup, il déploya ses ailes sous l’eau, soulevant un tourbillon écarlate. Ses griffes jaillirent comme des lames, tranchant les tentacules qui liaient la jeune fille.
Eryndra, presque inconsciente, ne vit rien. Dans une rage farouche, le dragon lacéra toutes les ombres qui tentaient de les happer vers les abysses. Il hissa Eryndra sur son dos, la serra contre lui, les yeux flamboyant d’une colère pure. Il rugit et de sa gueule jaillirent des boules de feu, d’abord petites, puis plus grandes, plus violentes.
Elles s’écrasèrent sur les tentacules, les brûlant jusqu’à la cendre, sous l’eau rouge. Chaque impact résonnait comme une explosion, transformant la rivière en brasier liquide.
Cette rage était dangereuse : s’il ne se retenait pas, il détruirait tout… y compris celle qu’il sauvait.
Enfin, les derniers tentacules furent consumés. Le dragon saisit Eryndra de ses pattes avant et remonta vers la surface, si vite qu’aucun œil humain n’aurait pu le suivre.
En un instant, ils quittèrent l’étreinte mortelle de la rivière rouge.
Le réveil de la sorcière

— Vous avez vu ce qui vient de se passer ?! souffla une sorcière, les yeux écarquillés.
Exorvath eut un sourire froid.
— Oh, comme c’est intéressant… Je crois que nous avons trouvé ce que nous cherchions. Celle qui manquait à notre clan.
Un murmure parcourut le groupe.
— Tu penses vraiment que c’est elle ? demanda un sorcier, sceptique.
— Quand avez-vous déjà vu quelqu’un survivre aux tentacules du Mal ? répliqua Exorvath.
— Mais… elle est toujours évanouie, objecta une sorcière.
— Silence. Si je dis que c’est elle, alors c’est elle. Quel autre sorcier, quelle autre sorcière, aurait pu se libérer de cette emprise ? Oui, son dragon l’a aidée. Mais leur lien parle pour elle.
La sorcière acquiesça, lentement.
— Alors il faut la protéger, quoi qu’il arrive. Parce que si nous le faisons pour elle… elle le fera pour nous, le moment venu.
Exorvath hocha la tête.
— Sortez-la de cette eau, elle et son dragon. Sans lui, elle n’est rien. Et si nous les séparons… elle nous le fera payer très cher.
— Es-tu sûr que nous ne risquons rien ? demanda un sorcier, inquiet.
— Le chef a dit que non ! trancha un autre.
Les sorciers s’avancèrent, mains levées, et invoquèrent leur magie pour tirer la fillette inconsciente et son dragon hors de la rivière rouge. Leurs corps furent soulevés comme par des mains invisibles et déposés au cœur de la forêt.
Ils les allongèrent et s’assirent en cercle autour d’eux.
— On devrait faire un feu, au moins pour la réchauffer, murmura un sorcier.
— Très bonne idée, dit une sorcière.
Elle ferma les yeux, leva les mains et prononça une formule :
— Feu du temps, feu du ciel… descends et réchauffe le cœur de cette fillette.
Une flamme claire jaillit aussitôt. La chaleur enveloppa le cercle. La jeune fille frissonna ; ses lèvres reprirent un peu de couleur.
— Tu es sûre que ton sort fonctionne ? Elle ne s’est pas réveillée… lança un sorcier.
— Jamais je ne te laisserai douter de moi, répliqua-t-elle sèchement.
— Je m’inquiète pour elle, c’est tout. Elle n’a toujours pas ouvert les yeux…
— La patience est une vertu. J’ai fait ma part. Le reste dépend d’elle.
— Quand elle se réveillera, nous pourrons enfin lui demander qui elle est vraiment, lâcha un sorcier, méfiant.
Mais Exorvath se leva d’un bond, imposant le silence.
— Non. Pas tout de suite. C’est elle qui décidera si elle veut nous parler. Et si elle refuse… alors peut-être lirons-nous en elle. Mais elle ne doit pas le savoir.
Un silence pesant s’installa.
— En attendant, dit une sorcière, mangeons et buvons un peu.
Exorvath fronça les sourcils.
— Est-ce que tout le monde est d’accord ? Ou souhaitez-vous encore discuter ?
Les voix se mêlèrent, d’une seule volonté :
— Nous approuvons cette excellente idée !
— Très bien. Mais souvenez-vous : la route est encore longue. Mangeons léger. Si nous nous gavons, nous ne pourrons plus avancer demain.
— Tu as raison, dit un sorcier. Reposons-nous jusqu’à ce qu’elle se réveille.
Exorvath posa un dernier regard sur la fillette inconsciente, blottie contre son dragon.
— Oui. Reposons-nous. Demain, tout commencera vraiment.
Le chef leva la main, s’arrêta brusquement et déclara :
— Écoutez. Nous camperons ici, pour cette seule nuit, avant de reprendre notre route. Beaucoup d’entre vous sont épuisés. Reposez-vous. Mais n’oubliez pas : nous ne resterons pas longtemps dans cette forêt.
Un soupir de soulagement parcourut le groupe. Pourtant, sous ce répit, les cœurs battaient trop vite : cette forêt n’était pas comme les autres.
Les herbes montaient jusqu’aux genoux. Les arbres, immenses, s’élevaient à plus de cinquante mètres, certains creux, laissant le vent hurler en s’y engouffrant. Leurs branches tordues ressemblaient à des doigts crochus. Le sol était jonché de cadavres blanchis par le temps. Les racines semblaient saigner, gorgées d’une sève rouge sombre.
— Et dire que le chef trouve cette forêt magnifique ! ricana une sorcière. Il est aveugle… ou il se laisse aller.
— Alors, pourquoi ne pas rester plus longtemps ? ajouta une autre.
Eryndra ouvrit les yeux. Son souffle accéléra. Elle ne comprenait pas tout… mais elle sentait que tout était mauvais, ici.
— Dis-moi, fillette, murmura une sorcière en s’approchant, est-ce que toi aussi tu ressens ça ?
— Ressentir quoi ? répondit Eryndra, encore étourdie.
— Ce pressentiment… que le Mal se cache ici. Peut-être même… le Mal lui-même.
Eryndra ne répondit pas tout de suite. Mais au fond d’elle, elle savait : la sorcière avait raison.
Depuis qu’elle avait mis un pied dans cette forêt, une angoisse sourde la rongeait. Comme si tout ce qui vivait ici mourait lentement.
Et ces cadavres… elle n’en avait jamais vus. Maintenant, elle en voyait trop.
Elle courut vers Exorvath.
— Pouvons-nous partir ? S’il vous plaît !
Il arqua un sourcil.
— Pourquoi ?
— Parce que je… je me sens mal.
Il ricana.
— On va rester ici, maintenant. Tu es une sorcière, et tu as peur ?
— Non, je n’ai pas peur… mais cette forêt n’est pas accueillante. Elle est hostile. Regardez ces arbres : leurs branches ressemblent à des pinces. On dirait qu’ils veulent nous piéger !
Exorvath éclata de rire.
— Tu as déjà vu un crabe ou un scorpion ? Ils pincent, oui. Mais moi, je trouve cet arbre magnifique. Si tu as peur, va te cacher avec ton dragon dans le tronc creux, là-bas, au centre de la forêt.
Eryndra serra les poings.
— Non merci. Ce n’est pas une bonne idée.
— Pourquoi ? Tu as peur d’être enfermée ?
— Je n’ai peur de rien ! répliqua-t-elle.
Exorvath haussa les épaules.
— Alors tout va bien. Personne ne veut partir. Nous sommes très bien ici. Reposez-vous. Demain, vous serez en forme.
Puis il annonça :
— Nous camperons ici pour cette nuit. Et demain, à l’aube, nous quitterons cette forêt.
— Pourquoi attendre demain ? hasarda un sorcier. Pourquoi ne pas partir à l’heure du Sang des Étoiles ? Elles nous guideront.
Exorvath sourit.
— Parfait. Excellente idée. Nous partirons à l’heure du Sang des Étoiles.
Eryndra fronça les sourcils.
— C’est quoi, l’heure du Sang des Étoiles ?
Le chef planta son regard dans le sien.
— Regarde le ciel. Quand toutes les étoiles deviendront rouges comme du sang, elles verseront leurs larmes maudites pour nourrir cette forêt. C’est à ce moment-là que nous partirons. Et nous partirons en volant. Ton dragon sait voler, n’est-ce pas ?
Eryndra baissa la tête.
— Non.
— Alors, marche avec lui. Monte sur son dos. Tu sauras quelle direction prendre… si tu as confiance en lui.
Elle posa la main sur les écailles de son compagnon.
— Oui. Je n’en doute pas.
— Alors, laisse-le te guider, conclut Exorvath.
— Mais… où allons-nous ?
Le chef eut un sourire mystérieux.
— Tu verras peut-être d’autres créatures. C’est tout ce que je peux dire.
Eryndra inspira profondément et acquiesça.
— D’accord.
— N’oublie pas, insista le chef. Sois prête.
Le camp

Le chef donna ses ordres d’une voix ferme :
— Erethmor, Nyxara, occupez-vous du camp provisoire.
Les deux se regardèrent. Erethmor fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je vais monter une tente. Au moins, on aura un endroit pour dormir, répondit Nyxara.
Erethmor ricana.
— Ah oui ? Et tu comptes monter une tente pour tout le monde… ou juste pour toi ?
— Chacun sa tente, compris ? Et comme je ne sais pas comment vous les voulez, débrouillez-vous. Tu ne préfères pas utiliser une formule magique, au lieu de t’épuiser ?
Nyxara leva les mains pour incanter, mais Erethmor secoua la tête.
— Non. Il faut se souvenir que nous étions humains avant d’avoir des pouvoirs.
— Oui, je m’en souviens. Mais franchement, je ne regrette pas d’être devenue sorcière, répliqua Nyxara.
— Et donc, tu utilises ta magie tout le temps ?
— Exactement ! Trente ans de pouvoirs… pourquoi ne pas m’en servir ?
Le chef, qui passait par là, leva les yeux au ciel.
Erethmor soupira.
— Utilise ta magie si tu veux. Moi, je ferai ça à l’ancienne. Et quand tu auras fini ta tente en deux secondes, tu t’ennuieras, pendant que les autres travailleront et riront.
Nyxara croisa les bras, bougonne.
— Cette forêt ne m’inspire pas confiance…
Erethmor eut un sourire moqueur.
— Toi ? Une sorcière de la nuit, et tu as peur ? Ne t’inquiète pas. Nous allons créer un cercle de protection pour la nuit.
— Et si ce cercle ne marche pas ?
— Tous les cercles de protection fonctionnent.
— Peut-être… mais nous ne savons pas dans quelle forêt nous sommes. Nous ne pouvons pas perdre l’un des nôtres.
— Je suis d’accord, mais il faut quand même dormir.
— Tu comptes aller chasser ? Ou pêcher ? Nous n’avons presque rien mangé aujourd’hui.
— Oui, mais si nous mangeons trop, nous serons fatigués demain.
— Ou bien pleins d’énergie, répondit Nyxara avec un sourire malicieux.
Le chef intervint, sa voix grave résonnant comme un ordre :
— Je pense que nous mangerons à notre arrivée demain. Mais ceux qui veulent aller chasser, ou faire apparaître de quoi manger, peuvent le faire. À vous de choisir.
Il tourna les talons et s’éloigna vers sa couchette. Lentement, il leva les mains vers le ciel : des symboles lumineux jaillirent de ses doigts, formèrent des lettres incandescentes… un message écrit dans le ciel.
Seules les personnes qui levèrent les yeux à ce moment précis purent le lire.
La brise fit frémir les herbes hautes. Les tentes prirent forme. La nuit s’épaissit.
Et une question resta en suspens : quelle serait la bonne direction au lever du jour ?
Les animaux mystérieux

L’heure approchait. Eryndra ne comprenait pas encore comment elle devait « voir » le Sang des Étoiles. Son dragon leva la tête vers le ciel. Elle suivit son regard. D’abord, elle ne vit rien. Puis elle se rappela les mots du chef : attends que les étoiles deviennent rouges.
Elle fixa le ciel. Et soudain… une par une, les étoiles prirent une teinte rouge sang.
Le silence du groupe devint lourd. Tous comprirent que c’était le signal.
Elle n’entendit pas Exorvath arriver derrière elle. Ni elle ni son dragon. Comme s’il avait effacé sa présence.
Elle sursauta en sentant sa silhouette dans son dos.
— As-tu vu couler le Sang des Étoiles ? demanda-t-il.
Elle hésita.
— Quelle heure est-il ? murmura-t-elle.
— Je ne sais pas. Mais c’est le moment. Allons-y. Avant ça, retourne-toi.
Il croisa les bras, ses yeux sombres brillaient.
— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi nous marchions toujours ? Cette fois, ce sera différent. Les cascades et les rivières barrent la route. On ne peut plus avancer à pied.
— De quels obstacles parles-tu ?
— Tu as traversé la rivière rouge. Maintenant, voici la cascade du mal.
— La cascade du mal ? Comment est-elle ?
Exorvath sourit.
— Tu le verras. Je ne saurais pas te la décrire. Allons-y.
Il fit signe au groupe. Ils se remirent en marche. Eryndra ne se sentait pas fatiguée, malgré la distance. Était-ce l’adrénaline ? Ou la peur ?
Quand ils arrivèrent, elle comprit pourquoi on ne pouvait pas traverser à pied.
Devant eux, une cascade immense dévalait la falaise. L’eau était sombre, presque cadavérique, et des vapeurs brûlantes s’en échappaient. Des coulées de lave jaillissaient entre les flots. Le fracas ressemblait à des hurlements.
La cascade formait une croix inversée. Un avertissement : ici, le Mal rôde.
Eryndra déglutit.
— Est-ce que quelqu’un s’est déjà noyé ici ?
— Oui. Regarde au fond. Tu verras des cadavres déchiquetés. Leurs yeux arrachés, leurs poumons avalés. La cascade recrache seulement leurs cheveux. Ces cheveux nourrissent les racines des arbres, expliqua un sorcier.
Eryndra détourna le regard, écœurée.
— Mais comment traverser, si ce n’est pas à la nage ?
— Patience.
— Combien de temps ?
— Jusqu’à ce que le moment vienne.
— Il y a des poissons au moins ?
Un sorcier éclata de rire.
— Des poissons ? Oui, morts. Leurs cadavres s’échouent sur les rochers. C’est magnifique. Attends, je prends des photos.
Il fit apparaître un appareil photo, prit plusieurs clichés.
— Voilà des souvenirs pour la famille !
— Ce seront les seuls clichés ? demanda un autre.
— Non. J’ai déjà pris la rivière rouge. Mais ici… c’est spécial.
Eryndra détourna les yeux. Elle préférait garder ça en mémoire plutôt qu’en photo.
Une heure passa. Ils attendaient, immobiles, devant la cascade du mal.
Soudain, le chef leva les bras. Des signes brûlants se dessinèrent dans l’air.
Tous levèrent la tête. Même le dragon.
Le chef désigna l’horizon :
— Regardez… les voilà !
Eryndra écarquilla les yeux.
— Mais… qu’est-ce que c’est ?
— Attends qu’ils se posent, répondit Exorvath. Ensuite, je ferai les présentations.
Nyxara s’exclama :
— Ils arrivent ! Grâce à eux, nous pourrons traverser !
— Traverser comment ? demanda Eryndra.
— Patience, dit Exorvath. D’abord, les présentations.
Un sorcier s’avança :
— Chacun d’entre nous a son propre animal. Toi, tu as déjà ton dragon. Donc nous n’avons pas eu besoin de t’en donner un autre. Le tien est parfait.
Eryndra caressa son dragon et sourit.
— Oui, c’est vrai.
— Très bien. Regarde le mien, dit le bras droit du chef.
Un rugissement retentit : un loup-cheval surgit de l’ombre, crinière argentée, crocs acérés.
— Hagard. N’est-il pas magnifique ?
Erethmor, le bras gauche du chef, tendit la main : un scorpion géant aux pinces scintillantes apparut.
— Ma monture précieuse… et vorace.
Une sorcière montra la sienne : un ours brun, immense, à la fourrure irradiante.
Puis Exorvath présenta son compagnon :
— Et voici mon léopard-aigle royal.
Eryndra resta bouche bée.
Exorvath reprit :
— Chacun possède sa créature. Montez sur leur dos. Et préparez-vous à prononcer la formule.
— Est-ce la même formule que celle que j’ai utilisée pour venir ici ? demanda Eryndra.
Mais personne ne répondit. Déjà, le chef et ses deux seconds joignirent leurs mains et récitèrent :
Animaux du temps oublié,
Animaux des ténèbres,
Animaux de l’ombre,
Pouvoir mystique,
Tracez notre chemin…
Jusqu’à notre destinée !
Un souffle surnaturel traversa la clairière. Les créatures battirent des ailes, ou frappèrent le sol.
Puis, dans une explosion de lumière sombre, tous décollèrent ensemble, à une vitesse vertigineuse.
Eryndra, cramponnée au cou de son dragon, sentit son cœur s’emballer. Le vent fouettait son visage. Les étoiles rouges tourbillonnaient au-dessus d’eux.
Le chef cria :
— En route vers le village des Ombres et des Ténèbres !
— Tu verras, fillette, tu vas adorer cet endroit… lança Nyxara en riant.
Eryndra fixait l’horizon sanglant.
— Sûrement… murmura-t-elle.
Le vol

Dès qu’ils eurent quitté la cascade, Eryndra sentit la puissance et la vitesse de son dragon. Elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse voler ainsi. C’était au-delà de tout ce qu’elle croyait possible.
Son cœur battait de joie. Elle se surprit à apprécier ce groupe de sorciers et de sorcières. Elle se sentait différente : plus libre, plus vivante. Loin de l’orphelinat, ses habitudes se brisaient une à une. Ici, elle était heureuse. Épanouie. En sécurité. Protégée.
— Combien de temps durera le vol ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondit une sorcière en riant. Mais profite de la vue !
Eryndra leva les yeux… et le souffle lui manqua. Ils volaient plus haut que les nuages, plus haut que les étoiles, plus haut encore que le soleil.
Et pourtant, elle se sentait bien.
— Tu peux fermer les yeux et profiter du voyage, lui dit un sorcier.
Elle hésita. Si elle les fermait, elle manquerait peut-être quelque chose d’extraordinaire. Elle resta donc les yeux grands ouverts.
— À quelle vitesse allons-nous ?
— À la vitesse de la lumière, répondit-on. Mais tu ne t’en rends pas compte. Ici tout est fluide. Tu ne te sens ni oppressée ni étouffée. Par contre… accroche-toi bien : le vol peut devenir périlleux !
Eryndra sourit malgré elle.
— Extraordinaire… c’est le mot.
Elle aurait voulu user de magie pour voir deux choses à la fois : fermer les yeux pour savourer, les garder ouverts pour contempler. Elle pensa aussi à la sorcière qui prenait toujours des photos. Était-elle quelque part en train d’immortaliser ce moment ? Peut-être…
Le ciel semblait irréel : les nuages dansaient avec eux, les étoiles s’inclinaient à leur passage. L’air était plein d’éclats lumineux, de poussières étincelantes, de plumes flottant comme des prières.
Les larmes montèrent. Pour la première fois, elle se sentait à sa place. Elle appartenait à un groupe. À une équipe. À une famille.
Elle laissa ses larmes se mêler au vent, emportées par l’infini.
Soudain, une voix intérieure la rappela : reste concentrée. C’était l’avertissement du chef.
Concentrée ? Comment l’être face à une telle beauté ?
Elle secoua la tête, tourna les yeux à droite… et sursauta.
Ils n’étaient plus là.
Autour d’elle : plus aucun sorcier, plus aucun animal. Le ciel, vide. Le silence.
Seule. Complètement seule.
Un frisson glacé la traversa. Avait-elle rêvé ? Était-ce une illusion ?
— Où sont-ils passés ? murmura-t-elle, le souffle court.
Son cœur se serra. Pour la première fois, elle se dit que sa curiosité pourrait lui coûter très cher…
La peur la prit d’un coup, comme un tremblement sourd. Elle se redressa, se parlant à elle-même, pour ne pas céder :
— Je suis une sorcière. Je n’ai jamais eu peur de ma vie. Ce n’est pas aujourd’hui que ça commence.
Tout autour, la lumière s’éteignit comme happée par une main invisible. Le ciel, la forêt, même le vent : tout plongea dans une obscurité épaisse. Elle voulut appeler les autres, mais le noir la recouvrait comme un drap. Dans ce silence surgirent des voix : rires éraillés, chuchotements sans origine, proches et lointains à la fois.
Instinctivement, le dragon sortit ses griffes, ouvrit la gueule, prêt à cracher le feu au moindre signe.
Si quelque chose arrive, je serai prête. Je suis une sorcière. J’y arriverai.
Les bruits se rapprochaient, changeant en chants funèbres. Des voix d’outre-tombe, des rires cruels, plus blessants que des mots. Une fatigue glacée l’envahit : quelqu’un, quelque chose, lui dérobait son énergie. Ses pouvoirs se dissolvaient comme de la brume.
Où étaient les sorciers ? Où était le chef ? Personne. Seule, avec son dragon. Elle pressa le collier contre sa poitrine le talisman de son père et sentit, pour la première fois depuis longtemps, une force bouillonner au creux d’elle-même. Une énergie ancienne s’éveillait.
Une voix flûtée glissa dans l’air, douce et perfide :
— Tu t’es perdue. Viens avec moi.
Elle scruta l’obscurité : rien. Pourtant, la voix reprit, plus insinuante, parlant à la part la plus fragile d’elle :
— Tout le monde t’a oubliée. Laisse-moi t’aider à disparaître.
La sirène des ténèbres se mua en hurlement qui lui lacéra les oreilles.
— Tu n’aurais même pas dû exister… souffla l’écho.
Les mots tentaient de l’écraser : rejet, oubli, inutilité. Elle aurait voulu se boucher les oreilles, mais le son s’insinuait partout, jusque dans ses pensées, jusque dans son cœur.
Ce n’est pas la fin, dit-elle, la voix serrée. Non. Ce n’est pas ma fin.
Elle lança, plus ferme :
— Montrez-vous, alors !
La voix ricana :
— Ah ? Très bien. Je me montrerai… et tu regretteras de m’avoir appelée.
Quelque chose prit forme : d’abord une tête difforme, puis des bras comme des bâtons crochus. Pas d’oreilles, pas de cheveux, juste une bouche qui promettait la fin. Son courage vacilla, puis elle se ressaisit, fière :
— Tu seras fière de moi, murmura-t-elle pour se tenir droite.
La créature s’approcha, consciente sans yeux, tenta de pénétrer son esprit.
— Viens avec moi… tu me seras utile. Ton dragon m’a l’air… appétissant.
La menace suintait comme un poison.
— Recule ! osa-t-elle.
Un souffle d’air la gifla, violent comme une tornade, la clouant sur place. Ces ombres ne plaisantaient pas.
La chose dit, moqueuse :
— Tu es bien la fille des légendes. Toi et moi pourrions accomplir de grandes choses… si tu acceptais.
— Je n’ai pas besoin de toi, répliqua Eryndra, la voix rageuse. J’ai déjà un ami fidèle.
— Ton dragon ? ricana la voix. Il ne sera rien face à moi.
Son cœur tressaillit à l’idée qu’on touche à son compagnon. La colère monta, non pour elle, mais pour lui.
— Tu poses un doigt sur lui et je te réduis en cendres, cracha-t-elle.
La créature, amusée, avança encore.
— Personne ne m’a jamais refusée. Personne ne m’a dit non.
Sans attendre, elle tenta d’ouvrir une brèche dans son esprit.
Eryndra sentit la pression, la brûlure. Elle se replia, ferma les yeux, laissa monter la force nichée dans le collier. Ce n’était plus de la peur. C’était une promesse : elle ne serait pas brisée.
— Non, dit-elle lentement, comme une formule. Non !
La nuit haleta. Deux puissances s’affrontèrent : la voix qui voulait s’emparer d’elle et la magie naissante qui résistait. Le choc grondait dans l’obscurité.
Et, pour la première fois, Eryndra sut qu’elle n’était plus seulement une enfant abandonnée : elle était une sorcière en éveil, prête à défendre ce qui lui appartenait.
Le sourire du diable

— Pourquoi fuis-tu, Eryndra ?
La voix siffla dans l’air, glaciale et enjôleuse.
— Je ne fuis pas, répondit-elle fermement.
— Tu devrais pourtant… Je veux qu’on soit amis, toi et moi.
— Je refuse.
Un rire long, sinistre.
— Si nous étions ensemble, nous pourrions tout détruire. Ce serait… amusant, non ?
— Hors de question.
— On ne m’a jamais dit non, gronda la chose. Personne n’ose me refuser. Tu viendras avec moi, que tu le veuilles ou non.
Eryndra resta silencieuse. Elle ouvrit la bouche pour répondre… mais un vertige la frappa. Une douleur atroce lui vrilla la tête. Son dragon rugit, lui aussi touché. Elle comprit : la créature lançait une malédiction destinée à briser sa volonté.
La phrase résonna dans son crâne, comme un écho sans fin :
Jamais personne ne m’a dit non…
Puis tout devint noir.
Elle et son dragon chutèrent dans un gouffre sans fond.
Quand Eryndra ouvrit les yeux, tout était sombre. Pas d’étoiles. Pas de ciel. Juste une brume épaisse, lourde et poisseuse.
Elle tendit les mains à gauche, à droite : rien. Pas de dragon.
— Où es-tu ? murmura-t-elle.
Une rage froide monta. Elle tenta de se lever, mais ses jambes cédaient. L’air empestait la mort, la cendre et la chair brûlée.
Autour d’elle, des silhouettes murmuraient dans l’ombre.
Elle porta la main à son cou : le collier de son père avait disparu.
Un rugissement fit vibrer le sol :
— Ramenez-la-moi ! Je veux voir cette fille de mes propres tentacules !
Le Grand Maître des Enfers l’attendait.
— Où est mon dragon ?! cria-t-elle.
Un démon sourit, déformé :
— Je ne sais pas…
Elle savait qu’il mentait. Ces créatures ne disent jamais la vérité.
Deux gardiens monstrueux l’attrapèrent par les bras et la traînèrent. Le couloir devenait de plus en plus froid. Les marches descendaient sans fin.
Elle finit par tomber. Le froid la transperça comme un couteau. C’était un froid pire que les flammes : un froid de mort.
Quand elle toucha enfin le sol, son corps se cabra de douleur.
— Lève-toi, ordonna une voix monstrueuse.
Des mains griffues la forcèrent à se redresser. Les démons riaient.
Alors, dans l’ombre, il apparut.
Le Maître des Enfers

— Alors, c’est toi… dit la voix grave. Cela faisait longtemps que je t’attendais, petite sorcière.
Eryndra leva les yeux.
Une silhouette démesurée, faite d’ombre et de feu. Une gueule béante. Des tentacules mouvants. Deux trous noirs pour yeux.
— Cela ne sert à rien de regarder autour de toi, reprit-il. Personne ne viendra te chercher. À partir de maintenant… tu es ma prisonnière.
Eryndra plissa les yeux. La colère brûlait.
— Qui êtes-vous ?
— Tu me connais pourtant. Je suis le Seigneur des Enfers. Et je peux te détruire d’un claquement de doigts.
— Oui, mais vous n’en avez pas, répondit-elle sèchement.
Un murmure horrifié parcourut les créatures. Le démon éclata d’un rire monstrueux.
— Insolente… tu oses me défier ?
Il tenta d’entrer en elle, de la posséder. Mais rien ne se passa. Il gronda, surpris.
— Impossible… je ne peux pas lire ton âme. Comment ?
— Peut-être parce qu’elle ne vous appartient pas.
— Gardiens ! Amenez-la en cellule !
Une force invisible la projeta dans les ténèbres.
Allongée, le souffle court, Eryndra fixa le plafond d’ombre.
Personne ne connaît cet endroit… mais moi, je m’en sortirai.
Elle tenta d’appeler le feu, sa magie. Rien.
Alors elle choisit autre chose : la ruse.
Quand les gardiens la poussèrent dans sa cellule, elle resta debout. Droite. Fière.
Les démons hésitèrent.
Elle esquissa un sourire.
— Vous avez fait une erreur.
Un éclair rouge traversa ses yeux.
Même en enfer… une sorcière ne se rend jamais.
— Quel est ton pouvoir ? Comment fais-tu ça ? Parle !
— Vu votre tête.
C’était la première fois que quelqu’un restait debout devant lui.
— Est-ce exact ? lâcha un gardien.
— Laisse-moi entrer dans ton âme, dit le démon d’un ton calme. Tôt ou tard, je percerai ton secret.
— Je vous repose la question : où est-il ?
— Tu n’as pas le droit de me poser des questions, petite insolente.
— Si vous refusez encore de me dire où vous l’avez caché… même si nous sommes en Enfer, l’enfer ne brûle pas. Mais moi, je peux le faire exploser. Croyez-moi, je le ferai.
— Ramenez-la, ordonna la voix.
— Je peux marcher toute seule, dit-elle.
Cette fois, les créatures n’osèrent pas répondre.
On l’entendit à nouveau : des gémissements, puis la voix du démon criant :
— Je veux ton pouvoir !!!
Eryndra se retourna à peine. Elle ne regarda pas leurs visages. Elle était fière. Elle savait que tôt ou tard, l’Enfer éclaterait et qu’elle en serait l’origine.
Personne n’avait jamais parlé ainsi au Maître des Enfers.
« Ce n’est pas cette gamine qui va commencer », murmura-t-il. Il était furieux… et inquiet. Les objets se mirent à trembler, se fissurer.
Eryndra, de son côté, continuait à réfléchir.
Une magie surnaturelle

Elle examina sa prison. Que pouvait-elle utiliser autour d’elle ? Stylos, crayons, papier… tout pouvait servir. Une idée naquit en elle. Elle agrippa les barreaux et frappa trois coups.
— Garde ! Garde ! Êtes-vous là ?
On ouvrit, méfiant.
— Que veux-tu ?
— Je sais que je suis prisonnière… mais puis-je dessiner ?
Ils éclatèrent de rire.
— Dessiner ? Et pour quoi faire ? À quoi cela te servirait-il ?
— De quoi avez-vous peur ? Que j’utilise du papier contre vous ? C’est ridicule. Allez demander à votre maître de me donner une feuille et des stylos. Je suis une enfant. Qu’est-ce que je pourrais faire avec ça ? Un feutre et une feuille peuvent être une arme, oui. Mais je veux juste dessiner.
— On va en parler à notre maître. Mais si on le dérange pour rien, tu imagines sa colère ?
Ils partirent. Eryndra sourit en silence. La magie pouvait se glisser partout, même ici. Ils l’avaient enfermée à cause de son pouvoir. Ils avaient oublié que la magie existe sous mille formes.
Dans la salle des délibérations, les démons discutaient.
— Pourquoi une feuille et des stylos ? Pour dessiner ?
— Elle veut peut-être tracer un plan.
Un démon plus malin suggéra :
— Laissons-la dessiner. Mais jetons un sort sur l’encre, pour qu’elle ne puisse rien faire contre nous.
— Excellente idée. Ramenez-lui ce qu’elle demande.
Ils s’exécutèrent. Eryndra reçut papier et stylos. Elle posa la pointe et commença à dessiner. Elle savait que ce geste n’était pas anodin.
Elle se mit au travail. Elle dessinait en espérant que cela servirait plus tard. Les maîtres de l’enfer avaient oublié à quel point Eryndra était maligne.
Dans sa cellule, elle trouva même une petite boîte à musique. Elle tourna la manivelle. Une mélodie étrange résonna.
— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? cria un garde.
— Allez voir ce qu’elle fabrique !
Eryndra resta impassible. Elle sentait son pouvoir, au fond d’elle, gonfler lentement. Les gardes se regardèrent, inquiets. Leur maître partagerait-il ce pouvoir ? Rien n’était moins sûr.
La boîte acheva sa mélodie. Un malaise traversa l’enfer.
Elle contempla son dessin. Ce n’était plus un simple dessin. C’était une porte. Un passage. Peut-être vers la prison de son dragon.
La nuit tomba vite en enfer. Eryndra était déterminée. Elle partirait avec son dragon. Elle ferait payer ceux qui l’avaient enfermée.
— Je vous avais dit que j’allais partir, murmura-t-elle.
Elle observa chaque détail. Les gardes entraient parfois dans sa cellule pour la surveiller. Elle fit la morte. Quand elle fut immobile, les gardes entrèrent. Ils pensaient la prendre par surprise et se préparaient à la saignée. Ils comptaient prendre son pouvoir… et tuer son dragon.
Quand ils furent partis, elle se releva.
— C’est l’heure du feu d’artifice.
Feu d’artifice en enfer

On lui avait pris son collier. Cadeau de son père. La colère brûlait en elle. On apporta une soupe d’une couleur mortelle. Elle n’y toucha pas.
Après un interrogatoire, sous prétexte d’aller aux toilettes, elle prépara sa sortie. Elle frappa trois fois. Le maître apparut.
— Tu déranges beaucoup. Que veux-tu ?
— Je voudrais travailler pour vous.
On lui répondit que les prisonniers ne travaillaient pas. Mais la porte n’avait pas claqué entièrement : elle avait glissé un papier sous la serrure pour l’empêcher de se fermer.
Elle sortit discrètement dans les couloirs. Elle ne pouvait pas utiliser toute sa magie : ce lieu la bloquait. Il n’y avait ni échelle ni escalier. Elle réfléchit… puis sourit. Elle avait un plan.
Soudain, tout trembla.
— Qu’est-ce que c’est ? Qui fait ça ? rugit Grondin, le Maître de l’enfer.
— Vous pensez que c’est la jeune fille ?
— Non. Elle n’a plus ni pouvoir ni collier.
La marmite bouillonnait. Le sol ondulait. Les miroirs du feu se fissuraient. Grondin tenta de courir, mais le sol vibrait. Les miroirs éclataient un par un.
Eryndra ne comprenait pas d’où venait cette force. Mais elle sentait qu’elle venait d’elle. Une puissance incontrôlable. L’enfer tremblait.
On ouvrit la porte de sa cellule. Elle n’y était plus.
— Où est-elle ?!
— Je ne sais pas. Tout était fermé. Le maître a vérifié.
Personne ne sort jamais d’une prison de verre. Pourtant, Eryndra avait disparu.
Elle avançait, attentive. Un bruit venait du plafond. Une brèche s’ouvrait au cœur des enfers. Elle leva la tête : une sortie.
Les murs étaient décorés de sang frais. Elle suivit les traces. Elle trouva une porte couverte d’indices, des restes humains, des bocaux d’organes, des masques suspendus. C’était un cauchemar.
Elle sentit un souffle derrière elle. Elle se retourna : rien.
Quelqu’un la suivait. Elle accéléra.
Les rats démoniaques

Un objet tomba sur elle. Quelque chose rampait sur sa peau. Elle l’arracha et le jeta contre un mur.
Des rats surgirent. Elle leva la tête. Le collier brillait. Elle se rua vers le roi des rats : un monstre énorme, sans yeux, qui claquait ses dents pointues.
Eryndra bondit. Elle saisit le collier, le tira, et dans un geste précis, frappa le roi. Sa tête explosa. Les rats paniquèrent. Elle enfila le collier.
Tout l’enfer trembla encore plus fort.
— J’arrive, murmura-t-elle.
Elle courut, déterminée. Elle avait toujours su qu’elle était forte. Elle n’allait plus se laisser voler ni humilier. Plus elle avançait, plus des ombres étranges tentaient de l’attraper : des ongles verdâtres, des griffes qui surgissaient des murs. On riait autour d’elle, mais elle n’arrêtait pas.
Une échelle branlante apparut ; elle la saisit et grimpa. L’échelle secoua, bascula, mais elle tint bon, s’accrocha à une lampe et évita la chute. Les maîtres hurlaient :
— Elle va s’échapper !
— Traquez-la !
Eryndra se cacha un instant derrière une porte et écouta les plans des démons :
— Toi, à gauche. Toi, en bas à droite. Et toi, en haut…
Ils étaient persuadés que la jeune fille et son dragon étaient perdus. Pourtant, Eryndra était partout et nulle part. Elle avançait en silence et trouva enfin la caverne où son dragon était emprisonné. Il était blessé, couvert de coupures. Il avait l’air exténué, mais vivant.
— Ne t’en fais pas, dit-elle en serrant son compagnon. Je vais te sortir de là.
Une promesse

Eryndra se retourna, prête à affronter les derniers obstacles. Elle leva la main : une force surhumaine projeta un adversaire contre le mur, qui s’écroula.
— Qui est le suivant ? lança-t-elle. Approchez !
Ils reculèrent, effrayés. Elle leur rappela qu’elle avait ordonné de ne pas toucher à son dragon, et qu’elle n’avait jamais eu besoin que quelqu’un vienne la sauver.
— Vous pensez qu’on viendra me secourir ? Je peux le faire toute seule.
Le collier autour de son cou s’illumina. Les gardes réalisèrent qu’ils s’étaient trompés sur sa force. Grondin tenta de convaincre les autres qu’ils avaient fait ce qu’il fallait :
— On l’a tuée, non ?
Mais Eryndra coupa court :
— Pendant tout ce temps, vous n’avez donc rien compris ? Je me suis amusée avec vous. Vous croyiez m’avoir piégée… Et pourtant. Vous savez très bien où était mon dragon.
Ils restèrent muets, sans savoir quoi répondre. Eryndra les toisa :
— Tu es le maître de l’enfer, et pourtant tu as échoué.
Le sol se remit à trembler, plus fort encore. Le collier brillait, la puissance d’Eryndra grandissait. Les démons reculaient, incrédules.
— Es-tu sûr de toi ? hurla Grondin dans un sursaut de colère.
Eryndra l’ignora. Elle tenait son collier serré, pendant que la terre elle-même semblait se fissurer sous l’effet de sa volonté. L’enfer, jadis invincible, vacillait.
— Vous pensiez me dominer, dit-elle. Maintenant, payez pour vos crimes.
Elle attendit leurs mouvements. Ils n’avaient plus d’arguments, plus de reflets, plus de pouvoirs qui tiennent. Eryndra, debout au milieu du chaos, attendait que la promesse soit tenue : la liberté de son dragon, et la fin de ceux qui les avaient torturés.
— Je vous l’avais dit… et je l’ai fait, déclara-t-elle d’une voix glaciale.
Personne n’osa bouger. Pas un souffle. Les démons, pétrifiés, la fixaient.
Un monstre s’avança. Il s’appelait Begia. Son visage, déformé par la peur, se tordit en un rictus grotesque.
— Tu sais, marmonna-t-il, tu pourrais peut-être… devenir une des nôtres ?
Quand il sourit, Eryndra vit qu’il n’avait ni dents ni gencives. Un dégoût profond la traversa. Mais elle ne recula pas.
— Maintenant, dit-elle calmement, vous allez nous laisser partir. Vous avez le choix. Contrairement à moi, vous pouvez encore choisir. Soit vous partez tranquillement… soit je réalise la promesse que je vous ai faite.
— Quelle promesse ?! osa demander le Maître des Enfers.
Elle esquissa un léger sourire.
— Celle de faire exploser cet endroit. Et que vous soyez là ou pas… je le ferai.
Le Maître éclata de rire.
— Tu n’en as pas le pouvoir !
— Oh si, répondit-elle. Regardez autour de vous. Ne voyez-vous pas que votre enfer se fissure ?
Un grondement résonna dans les entrailles du royaume. Des failles rougeoyantes apparurent dans les murs.
— Moi, au moins, je vous laisse le choix, ajouta-t-elle. Mais dépêchez-vous : dans cinq secondes, mon offre expirera.
Les créatures se ruèrent sur elle, cherchant à la saisir, la blesser, la tuer. Mais leurs pouvoirs ne répondaient plus.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu es en train de faire ?! hurla le Maître des Enfers.
Eryndra le fixa droit dans les yeux.
— J’aspire vos pouvoirs. À chacun d’entre vous.
Un murmure horrifié parcourut la horde démoniaque.
— Impossible ! rugit le Maître. Tu n’as pas assez de force ! Tu es faible !
Elle sourit.
— Êtes-vous bien sûr de ça ? Êtes-vous certain que je suis la plus faible d’entre nous ?
Autour d’elle, les démons paniquaient. Le sol vibrait. L’air brûlait.
Le dragon, à ses côtés, grondait avec une rage contenue. Sa gueule s’ouvrit, et un feu incandescent illumina l’obscurité.
Les créatures reculèrent, terrifiées. L’une d’elles, visqueuse et informe, rampa vers elle.
Eryndra la regarda sans ciller. Puis elle éclata de rire.
— Arrête de rire ! gronda la voix du Maître. Personne ne rit en enfer !
Mais son rire redoubla, clair, cristallin, indestructible.
La créature visqueuse bondit sur elle… et fut projetée en arrière par une onde de choc invisible.
Les gardiens infernaux tentèrent de fuir, mais l’un d’eux fut écrasé net par le poids de sa propre peur.
Le Maître hurla :
— Assez !!!
Il fondit sur la jeune fille, prêt à la déchiqueter. Son dragon, d’un mouvement foudroyant, déploya ses ailes. Ses griffes, tranchantes comme des lames, s’abattirent sur la créature. Des éclats de chair démoniaque volèrent dans l’air.
Eryndra s’avança.
— Je crois qu’il est temps qu’on vous quitte. Et que vous compreniez enfin… que je suis plus forte que vous.
Elle leva la main.
— Vous vouliez un spectacle ? Le voici.
Son dragon rugit, prit son envol, et dans un souffle ardent, la sorcière récita une dernière formule :
Feu des mondes anciens,
Feu des âmes déchues,
Brûle et purifie ce qui ne mérite plus.
Le ciel s’embrasa.
La destruction de l’Enfer

Eryndra monta sur le dos de son dragon. Ses ailes s’étendirent, immenses, couvrant tout le royaume infernal.
Autour d’eux, les colonnes de feu s’effondraient. Les tours de pierre se brisaient.
L’Enfer tout entier tremblait.
— Est-ce possible ?! hurlait le Maître.
Mais ses cris se perdirent dans le rugissement du chaos.
Eryndra aspirait encore le pouvoir des démons. Tous les miroirs de l’enfer éclataient, un à un, libérant les âmes piégées.
Les chaînes des damnés se brisaient. Le sol se disloquait.
Et l’Enfer explosa.
Une lumière si vive jaillit qu’elle effaça les ténèbres.
Les démons furent réduits en poussière.
Le Maître des Enfers, lui-même, fut englouti par sa propre création.
Eryndra regarda la scène sans trembler.
— Quand je promets quelque chose, je le fais, dit-elle simplement.
Elle se retourna, serra son dragon contre elle, et s’envola.
Eryndra se sentait légère. Sur le dos de son dragon, elle volait au-dessus des nuages, au-dessus du soleil, au-dessus du monde.
Elle inspira profondément. L’air pur la remplissait.
Son dragon ronronna, un grondement doux et puissant.
— Tu as faim ? demanda-t-elle avec un sourire.
Elle fit apparaître un pain et deux fruits. Ensemble, ils mangèrent, paisibles, suspendus entre le ciel et les étoiles.
Puis elle récita une formule :
Plan, carte du sort,
Montre-nous la voie.
Conduis-nous vers le monde de la magie.
Un parchemin de lumière apparut dans sa main, dessinant un chemin dans les nuages.
— On y est presque, murmura-t-elle.
Personne, dans tout l’univers des sorciers, n’avait jamais accompli ce qu’elle venait de faire :
Détruire l’Enfer.
Faire douter le Diable lui-même.
Libérer des âmes.
Elle leva les yeux.
— Est-ce que je vais les retrouver ? Les sorciers… les sorcières…
Une voix résonna doucement dans le vent :
— Tu es presque arrivée, Eryndra. Je t’avais dit que c’était toi, la sorcière des légendes. Nous t’attendons.
Elle ferma les yeux.
Ses larmes se mêlèrent à l’air.
Son dragon accéléra encore, plus haut que la lune, plus vite que la lumière.
Le monde s’ouvrait devant elle.
Et pour la première fois de sa vie, Eryndra sourit sans peur.
Car elle savait, désormais, qui elle était.
La congrégation

Toujours sur le dos de son dragon, Eryndra proposa une halte :
— Je sais que je t’avais dit que je voulais qu’on parte directement jusqu’à notre destination… Est-ce que ça te dirait de faire une petite pause ?
Le dragon trouva un endroit sûr où se poser.
Pendant ce temps, ailleurs, les autres parlaient entre eux.
— Tu avais dit que la sorcière de légende allait peut-être arriver. Est-ce vrai ?
— Oui. Je vous l’ai dit lors de notre réunion du Cercle Noir. C’est vrai.
— Tu semblais si sûr de toi…
— Je sais qu’elle sera bientôt là.
— Alors, au lieu de perdre notre temps à discuter, préparons-lui une arrivée digne de la sorcière des légendes. Est-ce que cela vous convient ?
— Allons-y. Mais tu sais que, quand on me dit « prépare une fête », je ne fais jamais les choses à moitié.
— Tu es une sorcière, c’est pour ça que je te confie ces préparatifs. Ce festin doit être à la hauteur.
— Est-ce une princesse ?
— Non. Je dirais plutôt… la fille des légendes. Ne me demande pas comment je le sais. Je le sais, c’est tout. On l’a tous vue et la Congrégation la verra aussi dès qu’elle arrivera.
— Tu sais que j’ai confiance en toi.
— Et penses-tu changer d’avis ?
— Non… mais j’ai quelques hésitations.
— Alors, n’hésite pas. Tu sais que je déteste les doutes.
— Ça veut dire que cette jeune fille est plus puissante que toi ?
— Oui. Plus puissante que nous tous réunis.
— Ça m’intéresse. Viens, aide-moi à préparer le dîner. Comme ça, tu m’en diras plus sur la fille des légendes.
— Tout ce que je peux te dire, tu le sauras dès que tu la verras.
— Oui, mais raconte encore…
— C’est au moins la cinquantième fois !
— Alors pourquoi pas une cinquante et unième ?
— Bien. Allons-y. Préparons le festin pour l’arrivée d’Eryndra.
— Ah oui, j’avais oublié : cette jeune fille a un dragon.
— Un dragon ?! s’étonna-t-il. Normalement, personne n’arrive à dompter un dragon.
— Et pourtant, elle et son dragon sont liés. Je ne saurais pas te dire comment. Crois-moi : si l’on touche à son dragon, je ne préfère pas imaginer ce qui peut se passer. Ce n’est pas « une fille fragile » : c’est la sorcière de légende.
— Tu me lances ce regard… Tu veux la défier ? Tu sais bien que ce village ne sera pas détruit, quoi qu’il arrive.
— C’est exactement ce que le Diable disait.
— Et comment le sais-tu ? Tu l’as vu ? Tu as eu affaire à lui ?
— Non. Mais si tu n’as pas senti les changements et ces tremblements qui ont brisé des tours et des recoins du monde… c’est que tu dormais. Moi, j’ai trouvé ça… amusant.
— Oui. Sentir l’enfer trembler jusqu’ici…
— Nom d’une corne de Satan ! Allez, on y va ! Ce festin ne va pas se faire tout seul !
— Ouais, allons-y.
— Regarde, dit Eryndra à son dragon. Ici, il y a quelques endroits où on peut aller en attendant l’heure de s’envoler à nouveau pour retrouver les autres.
Elle fit apparaître une nouvelle carte.
— Et si on partait voir cette boutique ? Ça te dit ?
Le dragon sourit. Ils s’élancèrent tous les deux.
Ils trouvèrent une boutique. Dommage : un écriteau pendait de travers.
— Ah, la boutique s’appelle « La Dame Blanche ». Drôle de nom…
La porte d’entrée ne s’ouvrait pas. Eryndra regarda autour d’elle, chercha un passage. Elle héla des passants :
— Excusez-moi, comment entrer dans cette boutique ?
— Vous êtes nouvelle, non ?
— Je viens d’arriver.
— Alors bienvenue. Où sont vos parents ?
— C’est une très longue histoire, et je n’ai pas le temps de vous la raconter.
— D’accord… une prochaine fois, peut-être.
— Avec plaisir, répondit-elle, même si, au fond, elle n’en ferait rien.
On lui montra comment entrer.
— Par contre, votre animal doit rester à l’extérieur.
— Je ne peux pas le laisser.
— Alors… réfléchissez.
Eryndra nota la tête étrange de l’homme : pas de cheveux, le crâne entaillé comme si le cerveau avait voulu sortir.
— Curieux, non ? dit-il en voyant son regard. J’ai joué avec des allumettes, près de la cheminée. Et d’un coup… le feu. N’est-ce pas exaltant ?
—… Oui, soupira-t-elle.
Des aiguilles semblaient enfoncées dans son crâne.
— Voici le chemin.
— Merci beaucoup.
À contrecœur, elle attacha son dragon à l’extérieur de la boutique, puis entra seule.
— Il y a quelqu’un ?
Silence.
Le nom « La Dame Blanche » lui revint. Selon ses livres, il fallait l’appeler trois fois devant un miroir. Eryndra fixa le miroir et s’exécuta.
— Qui ose me déranger à cette heure ? dit un esprit en robe blanche. Je vous ai dit que je ne parlais pas aux opportunistes !
— Je ne suis personne, madame. Je cherche un livre.
— Oh. Toutes mes excuses. Je suis confuse.
— Ce n’est pas grave, répondit Eryndra, mal à l’aise devant cette Dame Blanche qui la fixait.
Elle se dépêcha de trouver ce qu’elle était venue chercher. Quand elle l’eut, la Dame avait disparu.
À côté de la caissière, l’horreur : une tête ouverte, des morceaux de cervelle !
— Je voudrais ce livre, dit Eryndra.
Elle ne voulait pas que la Dame Blanche puisse la retrouver, même si elle n’avait peur de rien. C’était bizarre : la simple idée qu’on la suive la mettait mal à l’aise.
Elle connaissait maintenant l’étendue de son pouvoir, et pourquoi on l’avait traitée ainsi. Elle jeta un coup d’œil aux autres… certains la dévoraient du regard, pires que des vautours.
— Savez-vous comment je peux quitter cet endroit ?
— Oui. Tu as de quoi écrire ? demanda la caissière.
Eryndra fouilla ses poches.
— Non, désolée.
— Pas grave : je vais l’écrire dans ton âme.
— Dans mon âme ? répéta-t-elle, interdite.
— Ainsi, le Maître des Enfers ne pourra pas le lire.
Elle n’entra pas dans les détails : c’était elle qui avait tout détruit, et voilà pourquoi la Dame l’avait reconnue comme la fille des légendes. Avait-on affaire à une boutique qui avale les souvenirs ? Mieux valait ne pas rester. Sentant la lecture de son âme, Eryndra bloqua tout.
Dérangée, énervée, mal à l’aise, elle chuchota :
— Vitres, brisez-vous en mille morceaux.
Aussitôt, toutes les vitres de la boutique éclatèrent. La caissière se précipita pour utiliser un sort de réparation. Eryndra, elle, fila avec son paquet sur le dos.
— C’était très bizarre, non ? dit-elle à son dragon.
Ensuite, elle partit avec le dragon jusqu’à trouver un coin d’eau. Elle se rappela qu’elle était pressée, se hissa sur son dos et s’envola.
— On ne s’arrête plus jusqu’à la destination, ça te va ?
Le dragon marqua un temps… puis acquiesça.
Elle remarqua qu’il paraissait plus grand. C’était bien son dragon, mais elle ne l’avait jamais vu aussi imposant.
— Génial, dit-elle, un large sourire aux lèvres.
Ils volèrent plusieurs jours, plusieurs semaines, presque sans pause. Elle le nourrissait et lui faisait boire en plein vol. Elle était la première sorcière à réaliser un tel exploit. Sa puissance impressionnait.
Quelque temps plus tard, ils virent un écriteau géant :
Bienvenue à… (les trois points masquaient la fin).
— La ville d’Ombremort, souffla-t-elle, en souriant.
— Tu veux une entrée remarquable ou discrète ? proposa-t-elle à son dragon.
Il la laissa choisir.
Au même moment, dans la ville :
— J’ai préparé le festin. Tout est prêt !
— Ah… regardez !
Tout le monde leva la tête. Un sentiment de joie monta parmi toutes les sorcières et tous les sorciers :
— C’est elle. La sorcière de légende.
— Alors elle existe vraiment ?
Mal à l’aise d’être dévisagée, Eryndra baissa la tête. Elle décida de lancer un sort :
— Dragons et sorcières, sorcières et dragons, devenez invisibles à tout regard.
— Mais… où est-elle passée ?
— Aucune idée.
— C’est elle qui a détruit l’enfer. Tu es sûr qu’elle ne viendra pas nous faire du mal ?
— Non. À moins que vous ne touchiez à son compagnon.
Eryndra pensa que le chef viendrait la saluer. Mais il resta assis.
Son dragon atterrit enfin. Au lieu de descendre, elle regarda autour d’elle.
Un silence de plomb

Tout était silencieux. Personne ne parlait, personne ne bougeait. Tous la fixaient.
Elle hésita un instant à reprendre son envol. Elle avait toujours détesté qu’on la regarde ainsi. Heureusement, grâce au sort d’invisibilité, elle et son dragon étaient invisibles.
Personne ne connaissait Eryndra.
— C’est bon, tu peux te montrer, dit une jeune sorcière.
Dix minutes plus tard, Eryndra annula le sort.
— Oh ! cria quelqu’un, surpris de la voir apparaître devant eux.
— Bienvenue, ajouta une autre sorcière.
— Oui… je vous raconterai ce qui s’est passé. Mais pour l’instant, je suis exténuée. J’ai besoin de tranquillité. Pas d’être oppressée.
Le chef comprit aussitôt. Il accompagna Eryndra jusqu’à une salle isolée, après plusieurs heures de marche, sous les regards persistants du groupe.
— Alors… qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il enfin.
— Perdue…, murmura-t-elle. Enfin… pas vraiment.
— Tu es sûre ?
— Oui, enfin… bon, d’accord. Mais quand je vous disais de faire attention…
Elle leva les yeux. Devant eux, il n’y avait plus rien. Le sentier disparaissait dans la brume.
— Tu te souviens de ce que j’avais dit, à l’heure de la traversée ?
— À peu près, répondit-elle.
— Ce qui compte, c’est que tu sois arrivée. Et tu as trouvé ce que tu cherchais à la boutique de la Dame Blanche ?
— Oui.
— Alors, allons-y. On nous attend.
— Pourquoi ?
— Pour le festin, bien sûr !
Ils marchèrent longtemps en silence. Le vent sifflait, chargé d’humidité.
— Est-ce que c’est ici ? demanda Eryndra.
— Non, pas encore. Tu pensais rentrer aussi facilement ?
— Non.
Le chemin déboucha sur un immense pont de pierre noire.
— Comment s’appelle ce pont ?
— Le Pont de la Peste.
— Charmant…
— C’est l’un des plus longs du royaume. Monte.
Ils s’engagèrent dessus. Après trois heures de marche, la brume se fit opaque. Le pont devint un tunnel humide.
— Quoi que tu voies ou entendes ici, ne t’arrête pas. Et surtout, ne te retourne pas.
— Pourquoi ?
— Parce que si tu le fais, tous tes pouvoirs disparaîtront. Et tu tomberas dans un sommeil éternel.
— C’est possible, ça ?
— Évidemment. Tu entendras peut-être des voix t’appeler. Ignore-les.
— Même si elles m’appellent vraiment ?
— Oui. Marche calmement. Ne cours pas. Et si quelque chose te frôle, ne bouge surtout pas. Le moindre geste brusque pourrait aspirer ton âme… et celle de ton dragon.
— Super rassurant… Et ce tunnel, il peut s’effondrer ?
— Il paraît que, il y a cinq jours, une partie du pont s’est écroulée. Mais ne t’inquiète pas. Avance.
Ils continuèrent. Leurs pas résonnaient sur la pierre glissante.
— Pourquoi on ne peut pas voler ?
— Il est interdit de voler ici. Si tu essaies, tu seras projetée ailleurs.
— Où ça ?
— Dans un endroit qu’on appelle « Les Oubliés ».
— Et ça ressemble à quoi ?
— Ça, c’est une question pour quelqu’un d’autre.
Il sourit, mystérieux. La sortie du tunnel apparut enfin, baignée d’une lumière dorée.
— Le repas est prêt ! cria une voix.
Eryndra sentit son corps se relâcher. Elle aperçut une grande table dressée. Elle s’installa.
— Puis-je vous aider à préparer quelque chose ? proposa-t-elle.
— Oh non, répondit le chef, tout est prêt.
— Ça a l’air appétissant.
— Et ça l’est !
Son dragon, posé près d’elle, observait les convives.
— Tu crois qu’on a oublié de lui donner à manger ? demanda-t-elle.
— Il n’a jamais eu besoin de manger comme nous, répondit le chef. Ici, tout le monde trouve ce qu’il lui faut.
Elle hocha la tête et fit tinter une cloche. Le son strident résonna dans la salle sans la surprendre.
— Si tu as encore faim, n’hésite pas. Mais ton dragon devra manger avec les créatures, dehors.
— Pourquoi ?
— Assieds-toi, s’il te plaît, dit le chef.
Une force invisible plia ses genoux et la fit s’asseoir.
— Tu pourras aller le voir après le repas, ajouta-t-il.
Des assiettes fumantes arrivèrent. Rien ne ressemblait à la nourriture du monde qu’elle connaissait.
Le banquet

— Ah, ça sent bon ! lança le chef des sorciers.
Ses deux assistants qu’on appelait « Bras droit » et « Bras gauche » acquiescèrent avec enthousiasme.
— Dame Eryndra, annonça la cuisinière, nous vous avons préparé une soupe… aux pattes de scarabées.
— Charmant, murmura-t-elle.
— Attendez de goûter, répondit le chef avec un clin d’œil. Après, je vous révélerai le dessert.
La cloche tinta à nouveau.
— Bon appétit ! lança-t-il d’une voix forte.
Normalement, les repas des sorciers se déroulaient dans un silence religieux. Mais ce soir-là, c’était différent. Les rires éclataient, les voix se mélangeaient ; même le diable aurait pu les entendre.
— Silence, tout le monde ! rappela soudain le chef. Nous avons une invitée. Ne faisons pas mauvaise impression.
Les convives se turent aussitôt, puis commencèrent à déguster la soupe. Eryndra hésita avant de tremper sa cuillère.
— Je n’ai jamais vu une soupe comme ça…, chuchota-t-elle.
— T’inquiète pas, lui répondit le chef. C’est une recette rare, réservée aux grandes occasions. Tu as de la chance.
— Si tu le dis…, fit-elle, peu rassurée.
— Tu verras, la suite du repas te plaira, ajoutèrent les deux Bras en même temps.
La conversation reprit. Mille questions la bombardèrent : son dragon, leurs voyages, les terres traversées…
— Ton dragon parle ? demanda un jeune garçon.
— Non, pas vraiment. Il me comprend, mais il ne parle pas.
— Dommage. J’aurais aimé entendre sa voix.
Les rires fusèrent. L’ambiance était presque joyeuse.
Puis vint le moment du dessert.
— Je peux l’annoncer ? demanda le chef, malicieux.
— On t’écoute ! répondirent les assistants.
— Le dessert est un gâteau… à la pieuvre ! déclara-t-il fièrement.
Un murmure parcourut la salle.
— Enfin un dessert digne d’un vrai sorcier ! s’exclamèrent les convives.
Eryndra fronça les sourcils.
— Un gâteau… à la pieuvre ?
— Oui, confirma le chef. Une spécialité ancienne. Pâte légère, chair fondante.
Elle hésita. Même à l’orphelinat, elle n’avait jamais mangé quelque chose d’aussi étrange.
— Et la boisson ? demanda-t-elle.
— Du jus de serpent royal, répondit le chef en souriant.
Elle but une gorgée. L’ambiance devint encore plus détendue, presque chaleureuse.
Quand les ventres furent bien remplis et les verres vidés, la salle se vida peu à peu.
Sous l’œil attentif de la cuisinière, la table se mit à se nettoyer toute seule. Les assiettes, verres et couverts s’envolaient vers une grande bassine enchantée. On entendait le clapotis régulier de l’eau magique.
Eryndra porta machinalement la main à son cou.
Son collier… n’était plus là.
Son cœur se serra. Ce bijou renfermait une partie de son pouvoir.
Elle fouilla ses poches, regarda autour d’elle, scruta le sol du bout de ses bottes. Rien.
Une image remonta : le jeune garçon arrivé en retard au festin.
Impossible… pensa-t-elle. Il n’aurait pas pu voler un objet magique sans se faire remarquer.
Elle décida d’en avoir le cœur net.
— Avenir, futur, passé, présent…, murmura-t-elle en traçant un cercle dans l’air. Montrez-moi ce qui s’est passé.
Le cercle se mit à briller, puis se transforma en spirale lumineuse.
Les images du passé défilèrent à l’envers. Elle vit une main furtive glisser derrière son dos au moment où elle avait fait tinter la cloche. Mais le visage restait flou.
Le festin disparut. Le pont aussi. Le tunnel également.
Une explosion de feu surgit derrière elle.
Son dragon la rattrapa au vol. Ils s’élevèrent au-dessus des arbres.
Au loin, une lueur rouge pulsait, comme un cœur dans les ténèbres.
— On dirait qu’on vient d’entrer dans un autre monde…, murmura-t-elle.
Les Oubliés

Eryndra serra son dragon alors qu’il s’enfonçait dans un monde inconnu.
Le sol devenait des nuages sombres, mouvants. Des silhouettes flottaient au loin. Certaines semblaient l’appeler.
Elle se souvint de l’avertissement du Pont de la Peste : ne pas écouter.
— Bienvenue, dit une voix grave.
Une créature haute et mince, aux yeux argentés et aux ailes translucides, s’avança.
— Qui êtes-vous ? demanda Eryndra.
— Nous sommes les Gardiens des Oubliés. Vous avez été projetée ici pour protéger… ou pour apprendre. Le collier que vous portiez n’a pas été pris par hasard.
Guidée par les Gardiens, Eryndra et son dragon traversèrent un bois aux arbres luminescents.
Chaque pas déclenchait des murmures, des illusions.
— Reste concentrée, dit l’un d’eux. Chaque illusion essaiera de te détourner de ton objectif : retrouver ton collier.
Un miroir magique reflétant ses peurs apparut.
Elle le traversa.
Elle retomba dans le monde des sorciers.
La salle du festin était vide.
Le collier brillait dans un coin, prisonnier d’un cercle magique.
Un esprit maléfique se matérialisa.
— Vous ne le récupérerez jamais ! hurla-t-il.
Eryndra et son dragon unirent leurs forces.
Après un combat intense, l’esprit fut vaincu. Le collier tomba au sol.
Le chef, la Dame Blanche et les assistants réapparurent.
— Tu as fait preuve de courage, dit le chef. Peu auraient pu traverser les Oubliés et revenir.
— Mais pourquoi mon collier était-il en danger ?
— Parce que ton pouvoir est rare et précieux, expliqua la Dame Blanche. Il peut protéger… ou détruire.
Eryndra comprit que la vraie magie résidait dans le courage… et le lien avec son dragon.
De retour à la salle, les plats reprirent leur place.
Le collier autour du cou, Eryndra se tourna vers le chef.
— Mon dragon et moi avons réussi. On est plus forts ensemble, murmura-t-elle.
Le chef sourit.
— La sorcière et le dragon… unis. Le monde a besoin de ce lien.
Dehors, le dragon avait tout entendu.
Il poussa un rugissement joyeux.
Eryndra rit.
Elle était enfin chez elle.
Elle ne se rappelait pas la dernière fois où elle avait autant ri. De toute sa vie. Elle avait même pleuré de rire. Elle avait bien mangé, bien bu. Et pourtant, quand on avait annoncé les plats, cela n’avait pas l’air très appétissant. Mais dès qu’elle avait commencé à mastiquer, et à boire cette soupe, ce fut un pur délice. Son estomac chantait presque. Elle fut heureuse de voir que son dragon, lui aussi, avait bien mangé.
Le chef partit coucher et bercer ses enfants.
Eryndra regarda la vaisselle se faire toute seule, grâce à un sort. Hypnotisée par cette danse, elle n’entendit pas les pas derrière elle. Soudain, une main se posa sur son épaule.
— Tu vas bien ? dit une voix féminine.
Elle se retourna. Elle vit le visage doux d’une femme.
— Oui, merci.
— Je sais que tu es venue avec le chef et ton dragon, tu seras toujours la bienvenue ici.
Elle comprit : la femme qui lui parlait était l’épouse du chef des sorciers.
— Je crois que le chef voudra te parler plus tard, reprit la jeune femme. Le chef voudra te parler plus tard. Est-ce que ta route n’a pas été trop difficile ? Trop périlleuse ?
Eryndra se demanda pourquoi cette question, puis reconnut la bienveillance dans ses yeux.
— Ce n’était pas de tout repos, répondit Eryndra. Mais on s’en est sortis, mon dragon et moi.
Elle osa demander, en désignant des enfants qui passaient en riant :
— Ce sont vos enfants ?
Un sourire très chaleureux éclaira le visage de la jeune femme.
— Oui.
En la regardant, Eryndra comprit alors pourquoi le chef voulait lui parler. La panique monta. La femme, d’un ton tendre, la rassura :
— Ne t’inquiète pas, ne panique pas. Mon mari t’expliquera.
Elle tourna les talons et s’éloigna.
Eryndra quitta la cuisine et entra dans une autre pièce qui semblait être le séjour. Elle pensa que c’était le point de rendez-vous donné par le chef… mais elle se trompait : le chef l’attendait dehors. Ne le voyant pas, elle se posa des questions.
Soudain, il apparut. Il ne parla pas tout de suite, la fixa seulement.
— Tu ne t’es pas encore mise au lit ? dit le chef.
— Quelle heure est-il ?
C’était bien la première fois qu’elle posait la question. D’ordinaire, elle s’en moquait.
— Il est minuit passé, répondit le chef.
Elle n’avait même pas vu le temps filer.
— Votre femme est très gentille, dit-elle.
— Oui, c’est sûr. Mais elle a besoin de moi. Tu comprends ce que cela signifie ?
Eryndra baissa la tête.
— Je ne veux pas que tu penses que nos chemins se sont croisés juste parce que je voulais revenir ici. C’est vrai… cependant, tu es une sorcière. Ne l’oublie pas. Tu as une route à prendre, quelque chose à accomplir. Et pour cela, on ne peut pas t’accompagner.
Elle comprit : il fallait à nouveau repartir seule. Mais plus vraiment seule : elle avait son dragon.
— Crois-moi, on aurait voulu t’accompagner. Ma femme arrive à terme. Je ne peux pas me déplacer n’importe comment, on ne sait jamais quand un autre enfant va arriver.
Il posa une main bienveillante sur son épaule, un geste paternel.
— Je ne vais pas te laisser partir comme ça. Je sais que tu es forte. Puissante.
Elle pensa qu’il allait lui donner quelque chose ; il fit plutôt un signe vers les nuages lourds d’orage.
— Cette nuit, tu dois te reposer. Tu trouveras une chambre au bout du couloir. Tu peux rester le temps que tu voudras, mais sache que ton chemin ne s’arrête pas ici. Tu ne seras pas seule, ne t’en fais pas.
Il se gratta la tête, presque gêné, puis ajouta :
— Je te promets qu’on se retrouvera bientôt. Crois-moi. Bonne nuit.
Il s’éloigna.
Eryndra gagna sa chambre.
Dès qu’elle se coucha, elle ne s’endormit pas tout de suite. Par la fenêtre, elle voyait la forêt. Elle comprit que la maison était sous la terre, protégée de tout danger. Elle entendit comme un grognement. Elle sourit sans ouvrir les yeux, et s’endormit d’un sommeil sans rêves.
Un matin ordinaire

Ce ne fut pas le bruit de la maison qui la réveilla, mais une odeur. Elle se demanda l’heure, se leva… et découvrit des vêtements, plusieurs tenues.
— Comment est-ce possible ? Qui a mis ça là ? Je n’ai vu personne entrer…
Elle quitta la pièce, se dirigea vers la salle de bain. Elle avait déjà repéré les lieux.
Plus tard, dans le couloir :
— Ah, bonjour Eryndra.
— Bonjour, madame.
— J’ai appris que tu partais aujourd’hui… j’étais très triste. On s’est à peine croisées.
Eryndra allait répondre, mais elle aperçut une ombre : le chef passait près de sa femme et lui chuchota quelque chose à l’oreille.
J’aurais dû lancer la formule pour entendre les chuchotements, pensa-t-elle.
Puis il s’éloigna.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Tout va bien ?
— Ne t’inquiète pas, rien de grave. Il a une mission à faire… avec son bras droit et son bras gauche.
— Très bien.
— Je te propose d’aller faire du shopping avant ton départ. J’aimerais que tu aies une valise bien pleine.
— Ça va suffire ?
— Fais-moi confiance. Et les enfants seront avec nous, ne t’inquiète pas.
Trente minutes plus tard, elles sortirent.
— On va à la boutique de la Dame Blanche ? demanda Eryndra.
— Non. Elle est peut-être gentille, mais… je ne suis pas à l’aise. Surtout maintenant que je dois aussi défendre ce qui grandit en moi.
— Alors, où ?
— À la boutique de la Fleur Noire.
À l’entrée, un carillon tinta.
— Il y a toujours des cloches ici ? demanda Eryndra.
— Oui. Pour dire que nous sommes là.
Personne à la caisse. Boutique vide.
— Allez, choisis ce que tu veux.
— Vraiment ?
— Bien sûr.
Eryndra trouva un pantalon large marron et un haut blanc.
— Vous pensez que ça m’ira ?
— Essaie, tu verras.
Dans la cabine, elle souriait. Finalement, faire du shopping pouvait être agréable, même si elle n’en voyait pas l’utilité d’habitude.
— Madame ? fit une voix.
Elle se retourna : une apparition dans la cabine.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Es-tu sûre que cette tenue ne t’ira pas ? Fais confiance à une sorcière.
— Pourquoi pas, répondit Eryndra, mal à l’aise.
Comment cette femme était-elle entrée ? Elle resta, se changea, se regarda. Quand elle ouvrit la porte, quelqu’un se tenait avec elle.
— Waouh… je trouve que cette tenue te va diablement bien. Tu t’es vue dans le miroir ? Tu es ravissante.
— Merci, madame, dit Eryndra.
— Reviens nous voir, j’espère ?
— Si vous le permettez…
— Tu es toujours la bienvenue.
— D’accord. Et la valise ?
— Ne t’en fais pas pour ça.
À la sortie, Eryndra vit la femme entrer par une porte fermée sans clé.
— Formule magique, expliqua-t-elle. Pour entrer, deux solutions : faire tinter la cloche… ou ne pas la faire tinter. Je te conseille la plus rapide. Non, je plaisante. La formule, plutôt : Que les cloches ne tintent pas à mon entrée, que je devienne invisible, même à l’œil le plus aiguisé.
Eryndra répéta. Elle se retrouva à l’intérieur de la maison, avec son dragon qui déjà partait rejoindre les autres animaux.
— Je crois qu’il s’est habitué, dit-elle.
— Ah, vous revoilà, dit le chef des sorciers. Alors, shopping entre filles ?
— C’était… cool.
— Les enfants dorment-ils ?
— Oui.
Il prit les enfants dans ses bras, les porta à leur chambre. Sa femme dit :
— Laisse-la se reposer, rejoins nos enfants. Je crois que c’est l’heure de se dire au revoir. Ce n’est pas un adieu, Eryndra. Juste un au revoir. Si je peux, je viendrai te rendre visite.
— Mais saurez-vous où je serai ?
— Je suis une mère et même si je ne suis pas la tienne, de mère… je sais où sont mes enfants, rit-elle. Va. On t’attend !
Le départ

— Bonjour, Eryndra.
— Bonjour, dit-elle.
— Je t’en prie, lève la tête… voilà, comme ça. Alors… c’est l’heure ? soupira-t-elle.
— Oui. C’est l’heure.
Eryndra vit un nouveau-né dans les bras de la femme.
— Je ne l’avais pas vu, cet enfant-là…
— Ah oui, je te présente Akena.
— C’est votre fille ?
— Oui.
— Et les autres ?
— Dans la salle de jeux du Cercle noir. Si tu veux, je vais les chercher pour qu’ils te disent au revoir.
— Non, venez avec moi.
Ils prirent un escalier tordu, qui bougeait à chaque pas.
— Ce n’est pas très stable. Ici, il faut faire attention où l’on met les pieds. Cet escalier… si tu poses le pied en dehors des marches, il arrache un morceau de chair. On les appelle les escaliers cannibales.
Eryndra frissonna. Même si les escaliers ne la mangeaient pas, les noms, eux, la remplissaient d’incertitude.
Ils arrivèrent. Les enfants, leurs parents. Elle ne comprenait pas ce qu’ils disaient.
Ils parlaient dans une langue inconnue d’Eryndra, un dialecte qu’elle n’avait jamais entendu (qu’elle baptisa, en pensée, le Noxiel).
Puis les enfants se levèrent, s’approchèrent d’Eryndra et la prirent chacun dans leurs bras pour lui dire au revoir. Elle ne voulait pas pleurer devant eux. Mais, pour la première fois, elle sentit une peine monter.
Le chef la regarda.
— Tu veux la porter ? dit-il, en parlant d’Akena.
Eryndra ouvrit les bras, prit le bébé.
— Ma femme et moi, dit le chef, nous serons plus près de toi que tu ne le crois. Elle sera là quand nous viendrons te voir.
Quand elle rendit le bébé, ses genoux fléchirent.
— Lève-toi, je t’en prie. Ce n’est pas un adieu. Ce n’est qu’un au revoir. Et chez nous, sorcières et sorciers, une promesse se tient toujours. Un jour, on se reverra. Crois-moi.
Elle sourit tristement, quitta la salle de jeux sans remarquer que les enfants la suivaient. Dans la cuisine, on les stoppa, en riant :
— On ne court pas dans la maison !
Ça allait lui manquer. Tout allait lui manquer. Mais elle savait qu’elle devait tracer son propre chemin, avec son dragon, et que l’on comptait sur elle.
Le bras droit et le bras gauche du sorcier firent leur apparition pour lui dire au revoir.
— J’espère qu’on va se revoir. T’es la sorcière.
— Bien sûr qu’on se reverra, dit l’autre. Tu crois quoi ?
Ça allait lui manquer : leurs chamailleries, leur ambiance bon enfant. Mais le chef avait raison : elle avait une mission, et elle devait la faire seule.
— Il faut que tu partes au coucher du soleil rouge, dit-on. C’est important.
— Je comprends.
Elle eut l’impression que le temps s’arrêtait. Puis elle sut : elle était prête. Elle devait retrouver sa famille.
Sur une table, un mot. Quand était-il arrivé ? Elle le prit et lut.
Eryndra,
Ce n’est pas un adieu. Comme je te l’ai dit : juste un au revoir.
Fais-toi confiance, je sais que tu vas réussir.
Tu es la sorcière des légendes.
Rappelle-toi : ton dragon t’accompagne tout le long de ton parcours. Il ne te lâchera jamais.
Tu te poses des questions sur toi. Nous n’avons pas pu te donner les réponses que tu attendais.
Mais je sais que dans ton cœur, tu trouveras la vérité.
Tu es presque arrivée.
On te retrouvera, crois-moi. Où que tu sois.
Et que la Magie des sorciers vous protège.
Elle plia la lettre et la vit disparaître dans ses souvenirs, écrite en satanique, pour qu’elle seule puisse la lire.
Si quelqu’un me la vole, qu’il connaisse la colère de tous les diables, même les pires, et que la mort le foudroie, scella-t-elle.
Sur ces paroles enchantées, elle s’endormit d’un sommeil profond.
Ce n’est qu’un au revoir

Elle eut du mal à se réveiller. Le lit était si confortable. C’était la première fois que son dragon dormait à ses côtés. Que se passait-il ?
Elle sentit une respiration, se tourna.
— Eryndra ? Eryndra ? Eryndra ? Ah, tu es réveillée…
La peur la quitta : c’était la femme du chef.
— Êtes-vous sûre que je peux vous voir ?
— Évidemment. Et je crois bien que c’est nous qui viendrons te voir, dit-elle en riant. Tu adores tes cheveux ? C’est la première fois que quelqu’un te prend sous son aile. Laisse-moi te coiffer des tresses, pour que tes cheveux ne se mettent pas en désordre. Quand on a de beaux cheveux, on en prend soin. J’apporte crèmes et huiles, d’accord ?
Eryndra sourit.
— Je prends ça pour un oui.
Le chef entra dans la chambre.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
— Votre femme veut me coiffer, répondit Eryndra.
— Bonne idée, au contraire. Tu as de beaux cheveux.
— Mes cheveux ont un pouvoir ?
— Tu ne sais pas encore. Mais quand ta magie sort de toi, elle grimpe jusqu’à ton cuir chevelu, redescend jusqu’à tes orteils.
— Et pourtant, quand je jette des sorts, c’est très rapide.
— Alors je vous laisse, mademoiselle, dit-il en serrant son épouse. Toujours avec son bras droit et son bras gauche… version miniature.
Eryndra sourit ; elle rit. Les bambins se précipitèrent vers leur père.
— Ils sont incorrigibles, soupira la mère.
Seule la fille resta près d’eux ; pas le garçon. Elle portait une étoffe claire. La mère la prit dans les bras, et s’assit près d’Eryndra. L’enfant la regardait d’un air émerveillé, comme si elle ne comprenait pas comment on pouvait être aussi grande.
Eh oui : Eryndra avait grandi auprès d’eux. Elle restait une adolescente, mais n’était plus une enfant. Le changement avait surgi brusquement.
— Tout va bien se passer, je te promets, dit la mère. Quoi qu’il arrive, tu as ton dragon. Et n’oublie pas que tu es forte.
Eryndra sortit de la chambre. Elle dit au revoir à tout le monde, ainsi qu’aux animaux les plus bizarres et étranges qu’elle ait jamais vus, surtout le mille-pattes et la libellule géante.
Puis elle grimpa sur le dos de son dragon. Il déploya ses ailes, et ils s’envolèrent aux premières lueurs du soleil.
Elle savait maintenant qu’elle ne mourrait plus de faim ni de soif. Elle connaissait la formule pour le nourrir, pour boire, et même si l’envie de gourmandise la prenait, pour se régaler.
Ils montèrent plus haut que la lune.
— Es-tu prêt pour une nouvelle aventure ? murmura-t-elle.
Ils volèrent des heures. Eryndra n’était pas fatiguée. À mi-vol, elle fit apparaître une carte.
— Au cœur de la carte… quelle direction doit-on prendre ? Quelle est notre destinée, à présent ?
La carte se mit à bouger. Un dessin apparut. Elle comprit qu’elle avait eu raison de faire confiance à ces gens-là. Parfois, ça fait du bien d’être entourée. Mais sans eux, elle serait quand même seule avec son dragon. Elle avait apprécié leur compagnie, oui. Pourtant, elle était bien ainsi.
Elle se demanda ce que le chef voulait dire, quand il avait promis qu’ils se reverraient. Était-ce possible ? Saurait-il où elle partait ? Oui, sans doute : il était le chef de tous les sorciers et sorcières de son univers à elle.
Eryndra était une guerrière de la magie. La sorcière de légende.
Alors, dans le ciel, elle vit des oiseaux… bizarres. Pour la première fois, un corbeau croisé avec un chat. Très mystérieux.
— Bon présage… ou pas ? murmura-t-elle, les yeux plissés vers l’horizon.
Elle continua de voler sans s’arrêter.
Elle réfléchit un instant, puis lança à son dragon, comme on jette une idée au vent :
— Dis, tu as une idée d’où nous devrions aller ?
Le dragon, lui, répondit par un léger renflement et un mouvement de tête, sa façon à lui de dire suis-moi. Eryndra sourit. Elle ne s’attendait pas à une explication humaine, et puis de toute façon, elle avait appris à ne pas attendre de réponses rationnelles d’un dragon.
Un peu plus loin, elle eut une impulsion :
— Tu penses qu’on devrait aller par-là ?
Le dragon hocha la tête, prit de l’altitude, et la direction choisie devint leur cap.
La ville des dragons

Ils se dirigèrent vers la cité des dragons. Une chaleur étrange monta, lourde, presque étouffante. Eryndra comprit qu’ils approchaient. Là où son dragon choisit de se poser, les rochers s’ouvrirent sur une source d’eau claire.
« C’est ici ? » murmura-t-elle.
Le dragon effleura le sol et posa ses pattes avec douceur. Elle se mit à genoux sur ses écailles et tendit l’oreille : rien que le vent, des feuilles qui frissonnaient, des arbres qui geignaient sous la brise. Elle attendit encore. Elle lui faisait confiance : s’il avait choisi cette île, l’île des Dragons, c’était pour une raison.
L’île était faite de roches noires, d’arbres tordus, de feuilles mortes qui crissaient comme des vieux parchemins. Eryndra sentit presque l’île respirer. Au loin, un point rouge scintillait, comme une braise prête à s’embraser. Elle le fixa, le cœur battant.
« J’espère que tu sais ce que tu fais… » pensa-t-elle.
Le point rouge devint flamme. Quelque chose se montra.
Jamais elle n’avait vu pareil spectacle. Son dragon fit deux pas vers une statue gigantesque : un dragon de pierre, si immense qu’il semblait toucher le ciel. Eryndra glissa de son dos et posa la main sur la base froide.
« Le dragon des légendes… »
Autour d’eux, d’autres dragons s’éveillaient lentement : certains encore figés, d’autres soufflant une vapeur irisée. Une fierté sauvage lui monta au ventre. Peut-être devait-elle rester ici un moment. Peut-être son rôle était de protéger cet endroit.
Elle revint près de son dragon, s’assit au sol.
« Que veux-tu que je fasse ? »
Il posa son museau près de sa main. Elle comprit. Il était né ici. C’était sa terre. Et il la protégerait autant qu’elle le protégerait.
Eryndra ferma les yeux. Mais une présence approcha. Elle les rouvrit.
Une jeune fille se tenait là. Plus jeune qu’elle. Casquette bleue, lunettes, frange arrêtant ses cheveux rouges. Baskets blanches. Yeux verts éclatants.
« C’est toi qui vis sur l’île des dragons ? » demanda Eryndra.
« Oui. Nous venons d’arriver. » Elle inclina la tête devant le dragon. « Alors c’est peut-être la fille des légendes… »
Eryndra baissa les yeux, embarrassée.
« Je suis contente de te rencontrer. »
« Tu es la bienvenue », répondit la jeune fille. Puis, après un silence : « Viens. Je te montre le village. »
Eryndra décida de protéger son dragon et elle-même.
Ils approchèrent d’une maison rouge, presque vivante. Des lueurs sortaient de ses murs comme d’un cœur qui bat. « C’est chez toi ? » demanda-t-elle. Le dragon secoua la tête comme pour dire oui.
La porte pivota en silence, comme si la maison s’ouvrait d’elle-même. Des écritures draconiques couvraient le cadre.
Dans la salle principale, des statues de dragons, un tapis rouge profond, des rideaux de braise brodée. Au centre, un panier. L’atmosphère était lourde, sacrée.
Une dragonne surgit, renifla le dragon d’Eryndra. Une voix grave et chaude résonna : « Bonjour. »
C’était la voix des dragons.
« Merci d’avoir soigné mon fils. Tu n’es pas qu’une simple humaine. »
Eryndra comprit qu’elle pouvait les entendre, vraiment les entendre.
Une voix plus sombre avertit : une menace approchait. L’île devait être protégée.
Une silhouette humaine entra : un garçon, mi-humain, mi-dragon.
« Nous avons besoin de toi. »
Eryndra hocha la tête.
« Je vous aiderai. »
On la conduisit vers le rivage.
« Nous allons traverser l’océan volcanique. »
« Pourquoi ce nom ? »
« Parce que les volcans en éruption le forment constamment. »
Ils montèrent dans une pirogue cousue de peaux et d’écailles, fixée à une pierre. Le dragon souffla, l’embarcation fuma. Eryndra sourit : première fois qu’elle montait dans une pirogue. Elle se laissa bercer.
La pierre fut détachée. Ils voguaient sur une mer de cendres et de vapeur. Des formes volaient au-dessus d’eux. Des heures passèrent. Ils atteignirent la rive. La pirogue repartit déjà.
Ils marchèrent longtemps. Le rugissement des dragons emplissait l’air.
Eryndra glissa. Une main la retint.
« Ça va ? »
« Ce ne sont que des bestioles », dit-il.
« Quelles bestioles ? »
« Des escargots-vipères. Tête d’escargot, corps de vipère. Certains font dix mètres. »
Eryndra frissonna.
Ils parlèrent alors des blessures du passé. Des étrangers avaient pillé leurs terres, détruit leurs cultures. Ils reviendraient. Eryndra sentit la colère monter.
« Je vous protégerai. Dites-moi comment. »
Ils n’eurent pas le temps de répondre : des explosions retentirent.
« Ils sont déjà là ! »
La panique monta. Eryndra coupa court.
« Cachez-vous. Ne montrez rien. Restez ensemble. »
Elle monta sur son dragon. Ils s’envolèrent.
Du ciel, tout était clair : les hommes revenaient avec des canons, prêts à raser l’île.
Eryndra sentit une folie douce. Ce mélange de peur et de puissance qui précède la bataille. Et elle sut ce qu’elle devait faire.
La colère de la sorcière

En altitude, Eryndra observa les mouvements ennemis. Ils avançaient par vagues, toujours plus nombreux, comme s’ils voulaient submerger l’île. Ce nombre la fit frissonner, mais elle transforma ce frisson en défi.
« Plus ils sont nombreux, mieux ce sera, » souffla-t-elle à son dragon. « Le spectacle que je vais leur offrir va leur glacer le sang. »
Sa résolution était une flamme froide. Le dragon grogna, impatient. Lui aussi sentait la tempête approcher. Ils comptèrent les silhouettes, évaluèrent les positions, observèrent les gestes. L’armée ennemie grossissait. Mais Eryndra savait : la patience serait leur meilleure alliée.
Elle ferma les yeux quelques secondes. Elle écouta les battements de son cœur… puis la cadence puissante de celui du dragon. Ils battaient à l’unisson. Un seul rythme. Quand elle rouvrit les yeux, le moment était venu.
« Vous n’auriez jamais dû poser le pied ici, » murmura-t-elle, un sourire en coin. « Je vais vous faire regretter d’être revenus. »
Le dragon était prêt. Elle aussi.
« Tu veux te poser ? » demanda Eryndra.
Le dragon secoua la tête et gronda : « Non. »
« Très bien. » Elle passa sa main sur son aile, comme pour sceller un pacte. « Cache-toi. Observe-les. Écoute. Découvre où ils veulent frapper, combien ils sont réellement. Tu ne te montres que quand je te le dirai. »
Le dragon inclina doucement la tête, promesse silencieuse : je ne te laisserai pas tomber. Eryndra serra ses doigts contre ses écailles.
« J’ai confiance en toi, » souffla-t-elle.
Un petit son, comme une note grave, répondit. Ils se fondirent dans le ciel. Aux yeux ennemis, ils n’étaient qu’un morceau de nuage.
Pour mieux approcher, Eryndra se posa au sol. Elle marcha d’un pas calme, visage neutre. Elle cherchait à ne rien laisser paraître. Elle fredonna doucement pour se donner du courage. Soudain, une voix rauque surgit derrière elle.
— Hé ! Qui es-tu ?
Elle ignora. L’homme s’approcha, agacé.
— Je t’ai posé une question !
Elle se retourna, tranquille.
« C’est à moi que tu parles ? » dit-elle, l’œil brillant.
La foule s’était densifiée autour d’eux, comme toujours quand un groupe de nouveaux arrivants débarquait. L’homme la toisa, vexé de sa désinvolture.
— Tu ne comprends pas ? Tu n’es qu’une gamine, cracha-t-il. On parle d’un devoir grave.
Eryndra serra les dents, mais resta calme.
« J’ai un devoir, oui, » répondit-elle souplement. « Mais il ne concerne pas vos affaires. »
L’homme fulmina. Une femme surgit, rouge de colère.
— D’où viens-tu ?! lança-t-elle, prête à frapper.
Eryndra plissa les yeux et esquiva la gifle d’un pas léger, élégante, presque aérienne. Un silence tendu se posa. On la regardait comme si elle venait d’allumer une étincelle dangereuse.
« Je viens de partout et de nulle part, » répondit-elle, un sourire indéchiffrable aux lèvres.
Elle tourna les talons et s’éloigna. Derrière elle, les murmures montaient comme une vague, et personne n’osa la retenir.
Préparation au combat

Eryndra n’avait plus qu’une idée en tête : débarrasser l’Île des Dragons de ces intrus, une bonne fois pour toutes.
Depuis les nuages, elle observait encore, en silence. Puis, d’un geste lent, elle descendit du dos de son dragon.
— Attends-moi, murmura-t-elle.
Le dragon acquiesça d’un simple regard. Ils se faisaient entièrement confiance. Mais cette fois, elle devait approcher seule. Elle avança à pied, silencieuse, pour comprendre ce que ces hommes et ces femmes venaient réellement chercher ici. Elle détestait leur manière d’être, leur suffisance. Et sur l’écriteau gigantesque, à l’entrée, on lisait clairement :
« Île des Dragons »
Pas « Île des imbéciles », pensa-t-elle en serrant les poings.
Eryndra s’assit dans l’ombre d’un rocher et attendit.
Plus loin, les intrus discutaient, soulagés.
— Enfin, elle nous laisse tranquilles, soupira un homme.
— Oui, répondit une femme. Mais c’est la seule qu’on ait vue. C’est pour ça qu’on doit s’en débarrasser.
— Tu crois qu’on ne pourrait pas simplement lui demander de partir ?
— Tu ne la connais pas. Ce genre de fille ne part jamais d’elle-même. On doit la détruire.
Eryndra sourit. Elle entendait tout.
Elle ferma les yeux, récita une formule : les voix devinrent soudain nettes, précises, comme si elle marchait à leurs côtés.
— Il faut frapper vite, dit la femme. La fille, et l’île.
— Efface-la de l’équation, ajouta un autre.
Eryndra rouvrit les yeux, un sourire au bord des lèvres.
— Effacer de l’équation ? Très bien. Alors je vais réécrire le calcul.
Elle se releva. Quelque chose venait de naître en elle.
Une chaleur nouvelle, presque brûlante, se répandit sous sa peau. Sa magie se transformait. Télépathie. Empathie animale. Et même… un début de dédoublement. Elle pouvait voir à distance, entendre sa propre voix résonner ailleurs.
Cette sensation la troubla, mais elle la maîtrisa. Elle rejoignit le cœur de la grotte des dragons.
— Tout va bien ? demanda la dragonne.
— Oui. Pour l’instant. Je vous tiendrai au courant. J’ai lancé un sort pour que vous puissiez tout voir, comme si vous étiez à mes côtés.
Le dragon eut un léger rire.
— Du spectacle que nous allons leur offrir, rectifia-t-il.
Eryndra sourit.
— Ils n’ont jamais vu un dragon voler comme toi.
— Et ils n’ont jamais entendu un dragon parler, répondit-il.
La dragonne secoua la tête, amusée.
— Tu veux vraiment qu’il leur parle ?
— Pourquoi pas. Même s’il parlait, personne ne le croira. On pensera qu’ils sont fous. On les enfermera. Et ils ne reviendront plus jamais.
— Comment comptes-tu t’y prendre ? demanda la dragonne.
— J’utiliserai un sort d’invisibilité partagée. Nous pourrons parler, agir, et personne ne comprendra.
— Et tu ne parles pas notre langue.
— Pas encore, répondit Eryndra. Mais j’apprends vite.
Le dragon prit un ton solennel.
— Fais-moi signe quand tu auras besoin de moi. J’apparaîtrai… comme une étoile filante.
— Très bien. Restez ici. Et préparez-vous.
Pendant ce temps, les envahisseurs s’organisaient. Ils rechargeaient leurs armes, vérifiaient leurs flèches, ajustaient leurs casques.
Ils se moquaient d’elle, cette « petite fille ». Et pourtant, un doute sourd planait déjà chez certains.
Grâce à son sort, Eryndra voyait tout : les canons, les bombes, les lances empoisonnées.
— C’est comme ça que vous pensez détruire mon île ? murmura-t-elle. Avec vos jouets ?
Elle inspira. Les dragons frémirent.
Les autres créatures, les insectes, les choses tapies sous terre, l’eau, la roche, le vent : tout semblait répondre.
Elle leva la main.
— C’est le moment.
Alors, la nature elle-même se leva.
Une pieuvre géante au torse de lion. Une vipère de vingt mètres, venimeuse, au dard de scorpion. Une araignée haute comme un immeuble, aux traits de pitbull.
Une tortue à trois têtes, cuirassée comme un roi.
Une baleine-ours, issue des montagnes.
Même un paresseux géant, avec des ailes d’arachnide, vint se poser derrière elle, immobile, inquiétant.
Au loin, des punaises de la taille d’un requin blanc fendaient les airs.
L’île entière s’éveillait.
Eryndra sourit.
— Merci d’être venus. Cette île est la vôtre. Protégez-la. Sans hésiter.
Elle se leva, scène centrale au cœur de la tempête, et proclama d’une voix puissante :
— Nous allons leur prouver qu’ils se trompent ! Vous êtes magnifiques. Vous êtes effrayants. Vous êtes vivants. Soyez fiers !
Les créatures rugirent. Le sol vibra.
Un bruit de grattement monta soudain.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.
Une nuée de sauterelles géantes jaillit du sol, suivies de rats ailés. L’île, entière, se levait pour la guerre.
Eryndra leva les bras au ciel.
— Esprits du feu, de l’eau, de la terre et de l’air… unissez vos forces !
Le vent se déchaîna.
Une tornade noire explosa autour d’elle.
— Feu !
Les flammes jaillirent.
Le sol éclata, crachant des éclairs.
Une vague colossale s’éleva, au large.
Eryndra sourit.
— Que le spectacle commence.
Une surprise de taille

Toujours installée sur le dos de son dragon, Eryndra scrutait l’horizon. Elle demeurait calme, concentrée… mais quelque chose bouillonnait en elle.
Soudain, une voix résonna dans son esprit. Une voix claire, grave, familière :
« Partout où tu seras, Eryndra… je te retrouverai. »
Elle se redressa, le cœur battant. À travers la brume, elle distingua des silhouettes : les sorciers, les sorcières, le chef… et même son bras droit et son bras gauche.
Ils étaient venus.
Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle parla par télépathie :
— Comment avez-vous trouvé cet endroit ?
La voix du chef résonna dans son esprit :
— Je t’avais promis, Eryndra. Et je tiens toujours mes promesses. Tu n’es pas seule dans ce combat.
Autour d’elle, les sorciers, les sorcières, les animaux, les dragons… tous unirent leurs forces. L’air vibra d’une énergie nouvelle.
— Triplons nos pouvoirs ! Non… quadruplons-les ! lança le chef.
Jamais elle n’avait ressenti une telle puissance. Était-il vraiment possible de multiplier la magie ainsi ?
— Ferme les yeux, lui dit-on. Écoute les battements de ton cœur.
Son dragon fit de même. Et tous les êtres vivants de l’île : dragons, bêtes, insectes, même les plantes fermèrent les yeux dans une même synchronisation.
Eryndra sentit alors le lien. L’union. La puissance partagée.
Elle rouvrit les yeux.
Le moment était venu.
Elle posa la main sur l’encolure de son dragon.
— Quand je vous ferai signe, intervenez tous ensemble, dit-elle avec un sourire assuré.
— Nous attendrons ton signal, Eryndra, répondit le chef.
Elle hocha la tête. Le dragon déploya ses ailes, et d’un battement puissant, ils s’élevèrent dans le ciel.
Eryndra s’approcha à portée de voix. Puis elle lança :
— Eh, vous !
Les envahisseurs levèrent la tête.
— Qu’est-ce que… ? Comment c’est possible ? balbutia une femme.
— Vous vous souvenez de moi ? demanda Eryndra.
Un homme écarquilla les yeux.
— Si ce n’est pas un rêve, j’avale mon chapeau !
Eryndra plissa légèrement les yeux.
— Vous feriez mieux d’en manger un deuxième. Ce n’est ni un rêve ni une illusion.
Elle fit une courte pause, assez pour les laisser sentir son assurance.
— Vous souvenez-vous de mon avertissement ? Je vous ai dit de quitter l’île. Elle n’est pas à vous.
Une femme se redressa, tremblante d’incrédulité.
— Et c’est toi qui vas nous dire ça ?
— Oui. Moi, dit-elle en redressant le menton. Et je ne suis pas seule.
Elle désigna l’horizon.
— Mes amis sont là. Je vous ai laissé une chance de partir. Vous l’avez ignorée.
Elle se pencha légèrement en avant, le regard perçant :
— Vous pensiez que je plaisantais ?
Personne ne répondit.
— Très bien. Vous voulez rester ? Alors, restez. Mais ne venez pas dire que je ne vous avais pas prévenus.
Des éclairs fissurèrent le ciel.
Les envahisseurs virent apparaître les sorciers, les sorcières, le chef, son bras droit, son bras gauche. Toute l’alliance était là.
Le chef ennemi hurla :
— Toi, la gamine ! Tu vas te calmer ! Baisse d’un ton !
Eryndra le fixa, glaciale.
— Ne me pointe pas du doigt.
— Je fais ce que je veux ! cracha-t-il.
Elle leva la main. L’homme sentit aussitôt son dos chauffer, comme si une brûlure invisible se dessinait.
— Qu’est-ce que tu m’as fait ?!
— Je t’ai dit de ne pas lever ton doigt sur moi.
Elle eut un sourire dur et tranchant.
— En quelle langue dois-je le répéter pour que ça rentre dans ta tête ?
Il voulut reculer. Trop tard.
Eryndra leva la main plus haut.
— Très bien, dit-elle. Que le combat commence.
La bataille des ombres

Tout explosa.
Les envahisseurs hurlèrent.
Lames, haches, flèches empoisonnées volaient dans l’air.
— Chargez ! hurla le chef adverse.
Les sorciers et sorcières d’Eryndra répliquèrent instantanément.
Les animaux se jetèrent dans la mêlée. Griffures, morsures, flammes, hurlements : le chaos total.
Le vent soufflait comme un cyclone.
L’eau formait des vagues géantes.
Le feu léchait les cieux.
L’air vibrait comme une cloche prête à éclater.
Un sorcier claqua des doigts : une femme tomba, foudroyée.
— Aidez-moi ! cria quelqu’un.
— Personne ne bouge, répondit le chef des sorciers. Le premier qui avance, je le détruis !
Les ennemis tombaient un à un.
Les dragons entrèrent enfin dans la bataille.
Celui d’Eryndra rugit d’un cri si puissant qu’un bateau éclata avant de sombrer.
Son rire, grave, presque sauvage, fit frissonner jusqu’aux pierres.
Le chef ennemi tenta de fuir.
Eryndra l’arrêta d’un ton sec :
— Ce n’est pas fini. Vous vouliez cette île ? Alors, battez-vous pour la mériter.
Elle lança un sort : une onde écarlate.
Les ennemis furent projetés contre un mur invisible et explosèrent en poussière.
Le bras droit et le bras gauche du chef combattaient côte à côte, leurs incantations tissant des éclairs autour d’eux.
Une femme tenta de frapper le chef par-derrière : la lame se retourna contre elle.
Elle s’écroula, transpercée par sa propre arme.
Le chef la regarda tomber.
— Inutile, dit-il calmement.
— Pourquoi ? demanda Eryndra.
— C’était l’épouse du chef adverse. Et leurs enfants combattaient aussi. Chez eux, la guerre commence dès le berceau.
Eryndra frissonna.
La bataille atteignait son paroxysme.
Une vague immense s’abattit sur-le-champ.
Le feu et la foudre dansaient ensemble.
Le chef leva les yeux vers le ciel :
— Je n’ai jamais vu un spectacle aussi beau.
— Nous non plus, répondit son bras droit.
Au-dessus d’eux, Eryndra, debout sur son dragon, leva le poing :
— Que justice soit faite !
L’île trembla.
Les envahisseurs disparurent dans le fracas du vent, du feu et de l’eau.
Pourtant, quelques intrus refusaient encore d’abandonner.
Le chef ennemi se croyait redoutable. Eryndra le fixa d’un regard dur.
Sans un mot, elle leva la main : l’homme fut arraché du sol, suspendu en l’air.
— Mais qu’est-ce qui se passe ?! hurla-t-il. Quelle est cette force ?!
— Ça te plaît ? demanda Eryndra, glaciale.
— Arrête ! Je t’ordonne d’arrêter !
— Personne ne me donne d’ordres. Est-ce clair ?
Le corps retomba lourdement.
— Qu’est-ce que tu as fait ?! cria une femme.
— Rien, répondit-elle avec un sourire, avant de retourner vers le cœur du combat.
Le chef des sorciers rayonnait de fierté.
— Tu as agi à la perfection, dit-il. On dirait que tu n’as même pas eu besoin de nous.
— Si. J’ai besoin de vous. Et ce n’est pas terminé.
Quelques assaillants avaient réussi à s’échapper.
Eryndra sauta sur le dos de son dragon.
En un seul battement d’ailes, ils filèrent jusqu’à rejoindre une embarcation déjà sur l’eau.
— C’était quoi ce bruit ? grogna une femme ronde comme un tonneau.
— Aucune idée, répondit l’homme à ses côtés.
— Coucou, dit Eryndra.
Le dragon heurta le flanc du navire d’un choc sec. L’eau jaillit.
— J’espère que vous savez nager. Même si ça ne vous servira à rien. Vous êtes sur l’île des Dragons, et vous n’aviez pas l’autorisation d’y poser le pied. Vous veniez la détruire. C’est terminé pour vous.
— Sauve-nous !
Eryndra les regarda sans pitié.
— Je n’ai pas le temps.
Elle prononça un sort.
La coque s’ouvrit.
Les silhouettes disparurent dans la mer brûlante.
Personne ne les reverrait.
L’ennemi est vaincu

La terre vibrait, pas de peur, mais de joie. L’île elle-même semblait célébrer. Eryndra sentit une joie claire la traverser : fière d’elle, fière des siens : sorciers, sorcières, créatures de la terre et du ciel.
La bataille n’était pas encore totalement achevée.
On entendait encore des cris, des froissements de ferraille, des chocs brutaux, mais aucune larme ne venait d’Eryndra. Ceux qui avaient cru la vaincre comprenaient enfin : personne ne battait Eryndra.
Elle rejoignit son dragon et déchaîna de nouveaux sortilèges : tourbillons de lames, cascades de vagues, tempêtes vrillées, geysers de magma. La terre grondait, mais ne cédait pas : l’île ne serait pas détruite. Elle était indestructible.
Les assaillants s’enfonçaient dans la terre, happés par une force invisible. Tout ce qu’ils tentaient de saisir les brûlait. La magie d’Eryndra pétrifiait ce qu’elle touchait. Les statues de chair éclataient en poussière, rendues à la terre : la terre des dragons.
Autour d’elle, les animaux combattaient avec la même rage. Les jumeaux du chef projetaient déjà d’autres ennemis au loin. Et on murmurait déjà le nom d’Eryndra : la Sorcière de la Légende, la fille au dragon, la fille qui dompte le dragon, disaient certains, sans comprendre, mais en tremblant.
Les bombes ennemies se retournèrent contre leurs propriétaires.
Leurs propres pièges devinrent leurs tombeaux.
Eryndra sentit alors que la guerre touchait à sa fin.
Elle prit de la hauteur avec son dragon, monta au-dessus des nuages. Puis elle fit un signe.
Tout explosa.
Les hommes crièrent, les femmes hurlèrent. Puis un silence les aspira comme un gouffre. Leur orgueil se dissout. Ils devinrent poussière.
Alors, les sorciers, les sorcières, Eryndra et son dragon se réunirent autour du chef. Ensemble, ils tracèrent le Cercle Noir, la magie la plus puissante qui soit.
Un souffle immense balaya champs, falaises, plages. Tout se remit en place, net, vivant. L’Île des Dragons redevint accueillante à ses maîtres.
Eryndra et son dragon se posèrent auprès du chef et des troupes.
Dans le ciel, de grandes lettres rouges s’inscrivirent :
Île des dragons
La fille des légendes : Eryndra
La fille qui dompte le dragon !
La terre se referma, lisse, tranquille. Les dragons étaient prêts à accueillir d’autres dragons et leurs alliés.
Tous remercièrent Eryndra et sa troupe.
Elle sourit.
— Pouvons-nous lancer, pour tous, le sort de protection du Cercle Noir ? Le sort du Cœur ? demanda-t-elle.
— Bien sûr, répondit le chef. Mais… comment connais-tu cette magie ?
Elle se contenta de sourire.
On se prit la main, un par un. Les animaux se rapprochèrent de leurs maîtres.
À l’unisson, tous prononcèrent :
Magie du Cercle Noir, magie du Cœur, puissances liées.
Que l’île devienne invisible à l’œil humain.
Qu’elle disparaisse au regard de ceux qui voudraient la détruire.
Que ceux-là se brisent d’eux-mêmes avant d’en approcher.
Protection des dragons, marche du temps, cercle scellé.
Que seuls les sorciers et sorcières de ce cercle et leurs animaux puissent venir ici.
Que l’Île des Dragons devienne aussi l’Île des Légendes.
La formule s’acheva.
Une onde profonde pulsa.
Tous, Eryndra, son dragon, les mages, même les enfants, sentirent une nouvelle force grandir en eux.
L’île, apaisée, respira.
Célébrations

Eryndra était prête, entourée de sa troupe magique. Elle se sentait bien. Elle avait réussi.
— Eryndra…
Elle ne leva pas tout de suite la tête, accroupie, la joue posée sur l’aile chaude de son dragon. Elle avait reconnu les pas.
— Oui, dit-elle simplement.
— Merci d’avoir sauvé notre île et de nous avoir débarrassés de ces truands, une bonne fois pour toutes.
— C’est avec plaisir. Et, pour être honnête, vous avez fait l’essentiel…
Le dragon renifla, presque vexé.
— Non, corrigea-t-il. C’est toi, la sorcière des légendes. Et désormais, tu portes aussi le titre de celle qui dompte le dragon.
— D’accord, dit-elle en souriant. J’accepte ces titres.
— Grâce à toi, ils ne reviendront plus.
— J’ai lancé un sort d’invisibilité. Aucun pirate, aucun intrus ne pourra la trouver. Et si, par malheur, quelqu’un s’approchait, vous seriez avertis les premiers. Vous avez la force et les moyens de vous défendre.
Eryndra pensa à la statue colossale du Dragon des Légendes. Elle la trouvait magnifique.
— Tu comptes partir ce soir ? demanda la dragonne. Ou demain ?
— Je ne sais pas encore. Le chemin est long. Et ton fils voudrait me suivre…
— Il restera, répondit la dragonne doucement. Il peut revenir quand il veut. Et puis le vieux dragon que tu as vu veillera aussi. Tu nous as montré comment nous défendre. Plus jamais les dragons n’accepteront d’être le souffre-douleur de qui que ce soit.
La dragonne baissa les yeux. Un collier scintilla entre ses griffes.
— C’est mon pendentif, dit-elle. Un cadeau pour notre anniversaire de mariage.
— Il est splendide, souffla Eryndra.
— Nous aussi, nous avons un présent pour toi. On ne laisse pas partir la fille des légendes les mains vides.
— Ce n’est pas nécessaire…
— Si tu refuses, je me fâche, plaisanta la dragonne et Eryndra sut qu’il valait mieux éviter de la fâcher.
La fête commença. Des foyers s’allumèrent, la musique monta, l’odeur des plats se répandit sur l’île.
On servit des brochettes de viande et de légumes, des soupes de courge et de citrouille. Des dragons-cuisiniers, toque et tablier sur la tête, virevoltaient derrière d’immenses marmites. Des plateaux circulaient : bonbons au feu de dragon, pop-corn, chips d’herbes, gâteaux aux fraises nappés de chocolat, tartes à la mangue et au sucre caramélisé, chaussons aux pommes et cerises, beignets au lait de coco, bouchées de riz, fruits confits et même des chips de sauterelles, friandise des plus jeunes.
Eryndra grignota des biscuits au lait de coco, mangue et ananas, nappés de chocolat noir. Elle ferma les yeux : c’était un pur délice.
— Qui a fait ces biscuits ?
— La femme du chef, répondit le dragon.
— Je lui demanderai la recette, promit Eryndra.
La nuit vibrait de rires. Sur l’eau, des feux d’artifice éclataient en constellations : étoiles filantes, lunes couchées sur l’océan, soleils levant au bord de montagnes de lave, champs de blé et de lavande, et, dominant tout, la silhouette colossale de la statue de l’Île des Dragons.
— C’est le plus beau feu d’artifice de ma vie, murmura Eryndra en essuyant une larme.
Le dragon se blottit contre elle ; elle le serra plus fort.
— Avant de partir, tu dois toucher la statue, conseilla la femme du chef.
Eryndra traversa l’île, posa la main sur la pierre vivante et sentit, sous ses doigts, une pulsation comme un vieux cœur qui bat encore. Elle sourit.
La fête battait son plein, et sous la lune rougeoyante, l’île célébrait sa protectrice.
De retour, la dragonne vint poser sa grosse tête contre le dos d’Eryndra. Un souffle chaud la caressa ; elle rit, le front appuyé aux écailles. Puis la dragonne alla trouver un jeune humain-dragon.
— Je peux te confier une mission ? demanda-t-elle.
— De toute façon, dit le jeune en clignant de l’œil, tu n’as pas le choix.
— Très bien, dit-il. Quelle mission ?
— Toi et… ta sœur ?
— Ma fiancée, rectifia-t-il en rougissant.
— Parfait. Votre mission à tous les deux : protéger l’île, coûte que coûte. Je sais que l’invisibilité nous protège, mais on ne sait jamais. Et j’ai découvert un nouveau pouvoir : le dédoublement… peu agréable, mais utile.
— Il y a beaucoup d’humains-dragons ici, expliqua-t-il. Des familles entières. On ne sera pas seuls.
— Bien. Si je dois repartir, je relancerai le sort d’invisibilité. Toi, le chef et moi serons les seuls à connaître l’accès.
— Avant ça, dit-il en tendant une coupe, bois. Lavande, gingembre, piment, eucalyptus… et un peu de miel.
— Ça sent divinement bon.
— Et c’est excellent pour la santé.
Eryndra sentit les larmes monter, des larmes qui piquaient, des larmes de départ, de fierté et de fatigue mêlée.
— Tout va bien ? s’inquiéta le jeune dragon.
— Oui. C’est l’émotion. Je pars bientôt.
— Tu peux toujours revenir. Laisse-nous… ton adresse mail ?
Eryndra éclata de rire.
— Vous avez… des mails ?
— Bien sûr. Et des téléphones. On ne s’en sert presque jamais, mais on écrit beaucoup. Sinon, envoie une lettre et la formule d’acheminement : elle arrivera directement.
Des pas approchèrent.
— Il est tard, dit la dragonne.
— Quelle heure ?
— Huit heures.
— Déjà ? Merci pour la boisson… et gardez la recette, sourit Eryndra.
— Trop tard, répondit la dragonne, fière. Je l’ai déjà mémorisée.
Eryndra embrassa la dragonne sur le front, serra le jeune dragon dans ses bras.
— Je reviendrai. Je te le promets.
— Reviens quand ce sera le bon moment, répondit-il.
Au loin, dans le ciel, deux dragons tracèrent un cercle de feu, un serment muet.
Eryndra n’insista pas : ils avaient droit à leurs secrets.
Le départ

Tout le monde se rassembla.
— Comment vas-tu ? demanda le chef en posant une main sur son épaule.
— Cette île va me manquer.
— Tu as grandi, tu es puissante et c’est bien.
— Grimpez sur vos montures ! lança-t-il ensuite. Et prononcez la formule !
Les jumeaux du chef prirent place avec leurs parents. Les bêtes déployèrent ailes, plumes et écailles.
On s’éleva, plus haut que les nuages, plus haut que le soleil.
Eryndra se retourna une dernière fois et forma silencieusement une promesse à triple protection. Aucun son ne sortit de ses lèvres, mais la formule se grava dans l’air.
Personne ne la connaîtrait jamais.
On vola des heures, puis des jours.
Quand la faim pointait, la magie offrait de quoi boire et manger.
Parfois Eryndra fermait les yeux et se laissait porter par les battements d’ailes. Elle était fière de ce qu’ils avaient accompli, de ce que le chef lui avait dit et de ce que les humains-dragons avaient promis.
— On parle, ou on joue au jeu des trois silences ? plaisanta-t-elle.
— Le jeu des trois silences, répondit son dragon.
Ils rirent si fort que les nuages en frémirent.
Le temps tourna d’un coup.
— Tempête en approche, annoncèrent les jumeaux à l’unisson.
Tous lancèrent le sort du parapluie géant et des abris pliables. Des dômes translucides apparurent autour d’eux ; le chef et sa femme accélérèrent encore, suivis de près par leurs enfants, le bras droit et le bras gauche.
Quand Eryndra rouvrit les yeux, il n’y avait plus personne autour, seulement elle et son dragon, dans l’immensité.
Elle n’eut pas peur. Elle avait pris l’habitude : parfois, les chemins se séparaient pour mieux se rejoindre.
Elle vérifia son collier.
Oui, la direction était la bonne.
Mais elle resta sur ses gardes, toujours.
Ils filèrent, plus rapides que la lumière, vers la suite de leur destinée.
L’ombre maléfique

Eryndra était prête à rentrer : déjà installée sur le dos de son dragon, le vent jouait dans ses cheveux. Le ciel avait cette couleur d’après-bataille qui laisse les nuages trop lourds pour s’envoler.
— À quoi penses-tu ? demanda doucement le dragon.
— À toi, répondit-elle sans hésiter. À tout ce qui s’est passé.
Un silence glissa entre eux. Eryndra caressa l’échine chaude de la bête.
— Sais-tu où sont passés les sorciers et les sorcières ? demanda le dragon, inquiet.
— Non… souffla Eryndra. Je n’en ai pas la moindre idée. Et pour être honnête, je n’aime pas ça.
Le dragon grogna, un son profond qui secoua les nuages à proximité.
— Tu ne pensais pas que… commença Eryndra, mais s’arrêta. Comment rester discrète quand tout autour de toi scintille et gronde ? Quand on porte un univers sur le dos ?
— As-tu faim ? proposa-t-elle à son dragon. Elle fit apparaître une marmite entre ses mains. Elle flottait, étrange et ronde, comme une lune miniature. Le dragon plissa les yeux.
— Mais la marmite est vide, dit-il.
C’était vraiment bizarre : une marmite volante au-dessus de leurs têtes. Les passants, s’il y en avait eu, auraient levé les yeux sans comprendre. Pour éviter d’être remarqués, Eryndra chuchota un sort d’invisibilité. Elle, son dragon et même la marmite se voilèrent d’un brouillard translucide.
Le temps sembla s’arrêter. Puis, d’un geste vif, elle fit apparaître une soupe : des nouilles et des vermicelles qui glissaient comme de petites rivières. Eryndra, grâce à sa magie, ajouta une dinde déjà rôtie, fumante, qui apparut en un éclat doré.
— Aide-moi, cher ami, dit Eryndra en souriant. C’était digne d’un restaurant cinq étoiles.
Elle s’allongea sur l’échine du dragon, qui continuait de voler, lentement, comme on marche dans un rêve. Ils parlèrent de tout et de rien, et du manque que la ville laissait désormais. Puis le dragon éternua ; une pluie de cendres minuscules tomba autour d’eux.
— À vos souhaits, dit Eryndra en riant.
— Merci, répondit le dragon.
Un silence plus lourd encore s’installa. Il n’y avait plus personne. Pas un chat, pas une ombre de vie. Et puis, tout à coup, quelque chose bougea à l’écart.
— Qu’est-ce que c’est ?
Eryndra scruta l’horizon. Une forme noire, fine comme une plume, glissa puis s’effaça.
— Tu as vu ça ? demanda le dragon, tendu.
— Oui, répondit Eryndra. Mais l’ombre a disparu.
Elle sentit une angoisse, au creux de la poitrine. Ce n’était pas une bonne idée. Elle devait rentrer. Pourtant, sa curiosité était trop forte.
— Est-ce que c’est une bonne idée de suivre une ombre ? songea Eryndra.
— Pourquoi n’utiliserais-tu pas le sort de détection ? demanda son dragon en fronçant les sourcils.
Eryndra voulut lancer l’incantation, mais, soudain, le collier de son père vibra contre sa gorge. Une onde nette, comme si une cloche lointaine avait sonné.
— Qu’est-ce que… bégaya le dragon. Ce collier n’a jamais vibré ainsi.
— C’est la première fois, avoua Eryndra. Peut-être que c’est à cause de l’ombre.
— L’ombre ? répéta le dragon. Tu penses qu’elle a fait ça ?
— Je ne sais pas, rectifia Eryndra. Peut-être que c’est l’ombre. Ou quelque chose qui lui est lié.
Ils décidèrent qu’ils devaient trouver l’ombre avant de rentrer. Peut-elle leur apporter malchance ? Peut-être. Ou peut-être des réponses.
La brise se chargea d’une odeur métallique. Eryndra sentit son pouvoir s’agiter, puis se heurter à quelque chose d’invisible. Quand elle tenta de concentrer sa magie, rien ne vint : son don semblait bloqué, comme figé sous une glace fine.
Ils n’eurent pas le temps d’en discuter davantage. L’ombre revint, plus nette, et les enveloppa d’un voile froid.
Eryndra sentit que ses yeux restaient ouverts malgré elle. Elle murmura :
— Qu’est-ce qui se passe ? Le sort d’invisibilité n’a pas marché, ou bien… nous sommes vus.
— Nous sommes dans l’ombre, souffla le dragon. Impossible ? Et si l’ombre nous transportait ?
La sensation fut étrange : comme si l’on était soulevé par un fil invisible. Le dragon, toujours maître du ciel, se débattit en vain, furieux de l’absence de contrôle.
— J’ai l’impression qu’on nous balance dans un tourbillon, dit-il. Arrêtez, mon estomac…
Eryndra sentit la nausée lui monter. Elle essaya de lancer un sort : Stop, tourbillon ! Stoppe le manège ! Séparez-vous de nous ! Je vous l’ordonne !
Rien. Sa voix se brisa dans l’air dense. Le tourbillon tournait, les étoiles dessinaient des arabesques folles et la terre se déployait sous eux comme un tapis infini.
— Peut-être faut-il se laisser emporter, murmura Eryndra. Parfois on ne peut pas lutter contre ce qu’on ne comprend pas.
— Et si cette ombre veut nous montrer quelque chose ? répliqua le dragon, la voix basse.
La réponse resta en suspens, avalée par le vertige. Autour d’eux, l’ombre murmurait des promesses et des avertissements. Eryndra serra le collier de son père, comme pour s’y ancrer. L’aventure ne faisait que commencer et déjà l’obscur semblait exiger un prix.
Une voix dans l’ombre

Alors qu’ils tournaient encore dans le tourbillon noir, une voix surgit du vide.
Elle n’avait ni corps ni source : elle vibrait partout à la fois, comme un secret mal soufflé à travers un rêve.
— Alors ? dit la voix. Est-ce que cela vous plaît ?
Un rire moqueur accompagna la question.
— C’est amusant, non ? De se faire secouer comme ça ?
Eryndra fronça les sourcils, agrippant l’encolure de son dragon.
— Non. Et je veux que cela cesse immédiatement.
Le rire reprit, grave, presque humain.
— Je te connais, jeune fille… dit la voix. Mais est-ce que toi, tu me connais ?
— Non. Et je n’ai aucune envie de te connaître.
— Dommage. Très fâcheux, même. Je te connais, toi… et ton dragon.
Et ton dragon est muet, n’est-ce pas ?
Eryndra sentit son cœur accélérer. Elle garda son calme.
— Oui. Il ne parle pas.
Le dragon comprit aussitôt : rester silencieux. Ne pas se faire repérer.
Elle craignait que l’entité cherche justement à lui voler sa voix.
— Je cherche une voix, justement, poursuivit l’ombre. Une nouvelle voix.
Un rire sec.
— Je me présente : je suis la Voix dans l’Ombre. Ou la Voix de l’Ombre. Les deux me conviennent parfaitement.
—… Si vous le dites, répondit Eryndra, sans s’engager.
Mais la voix jubilait. Et le tourbillon recommença, plus violent encore.
— Pourquoi vous nous faites tourner ? demanda Eryndra. Et pourquoi ne partez-vous pas ?
— Parce que cela m’amuse. J’ai tenté d’attraper tes amis, mais ils ont réussi à s’échapper. Hélas…
Eryndra se tendit. Donc c’était bien lui.
Le dragon lui parla mentalement :
Ne parle plus.
S’il entend trop, il saura comment nous atteindre.
Alors Eryndra se tut. Et aussitôt, le tourbillon ralentit, comme si l’ombre écoutait.
— Pourquoi ce silence ? gronda la voix.
— Et vous ? Pourquoi vous taisez-vous d’un coup ? répliqua Eryndra.
Je ne jouerai pas avec vous au roi du silence.
— Non. Mon jeu préféré est autre chose…
Le tourbillon se transforma en une vrille brutale. Eryndra sentit son estomac se retourner : elle regretta d’avoir trop mangé à la fête.
— Cela fait longtemps que je vous cherche, reprit la voix, très proche. J’ai fouillé tous les recoins du monde.
— Tous… vraiment ?
— Oui.
— Et pourquoi maintenant, alors ? demanda Eryndra.
Un silence.
— Peut-être que c’était le moment. Peut-être le destin.
Puis :
— Oh, tu crois que je te veux du mal… voilà pourquoi tu me questionnes.
Mais Eryndra resta muette. Elle savait : si elle donnait trop de mots, cette Voix pourrait les lui voler.
— Si tu étais un homme, je t’aurais déjà détruite, soupira la voix.
Mais tu es une fille. Et c’est ta voix que je veux.
Un frisson glacé remonta l’échine d’Eryndra.
— Viens avec moi, dit l’Ombre. Je te le demande gentiment.
— Et si je refuse ?
— Alors ton dragon acceptera à ta place.
Eryndra sentit la colère lui mordre la poitrine.
— Et pourquoi accepterait-il ?
— Parce qu’il est plus intelligent que toi.
Elle se força à respirer. Elle projeta mentalement des images à son dragon : l’Île des Dragons intacte, protégée, vivante. Leur lien tenait. Leur pacte tenait.
La Voix ne gagnerait pas tant que leur union resterait intacte.
Mais l’ombre grognait d’impatience.
— Je n’aime pas trop les silences, dit-elle enfin.
Un dernier frisson sonore vrilla leurs tympans.
Puis, soudain, la voix s’exclama, presque joyeuse :
— Oh ! Mais qu’est-ce que c’est que ce collier autour de ton cou ?
Eryndra sentit aussitôt une chaleur monter de son pendentif, celui de son père.
La Voix semblait le sentir.
L’envier.
— Quelque chose… murmura l’Ombre, mielleuse… qui ne t’appartient pas.
Le collier aux multiples pouvoirs

La voix devint plus insistante.
— Le collier, dit-elle, glaciale. Donne-moi ce collier.
Eryndra sentit son sang se figer. Elle porta la main sur la chaîne, le pendentif de son père, et le serra.
— Et puis quoi encore ? dit-elle, sèche, coupante.
— Si tu me le donnes, peut-être que je vous laisserai tranquilles, toi et ton dragon. Vous pourrez voler, rêver, rentrer chez vous… qui sait.
— Non. Ce collier n’est pas à vous.
— Il ne t’appartient plus depuis longtemps, ricana la voix. Tout m’appartient, si je le veux. Donne-le, et je te laisserai.
Le dragon grogna : un grondement qui fit onduler l’air.
— À quoi vous servirait-il ? répliqua Eryndra. Vous n’avez même pas de mains.
— Je peux le faire flotter. Je peux le porter autrement. Ce collier chante, brûle, se tait. Il a des pouvoirs. Et je le veux.
Elle sentit une colère muette monter en elle. La voix parlait comme si le bijou était déjà à elle. Elle pensa à la broche de sa mère, l’autre héritage. Que resterait-il, si on lui prenait tout ?
— Vous voulez aussi ma broche, n’est-ce pas ? lança-t-elle.
— Pourquoi pas ? Ta vie, celle de ton dragon, et peut-être un peu plus… tout dépendra de ta générosité.
Le chantage était évident. Un frisson secoua Eryndra. Les écailles de son dragon frémirent.
— Laissez-moi réfléchir, dit-elle, posée.
— Très bien. Nous nous reverrons au bout du chemin. À l’heure où le temps s’arrête. Promets-moi.
— Promesse tenue ?
— Promesse de la Voix du Temps.
Puis la voix disparut.
Eryndra inspira profondément. La colère vibrait sous sa peau. On ne menaçait pas Eryndra. On ne touchait pas à l’héritage de son père.
Le dragon posa sa tête près de sa main.
Ils nous surveillent, pensa-t-il. Ils guettent.
— Ils ne savent pas ce qu’ils attendent, répondit-elle. Mais nous allons leur montrer.
Ils échangèrent un plan, sans un mot audible. Eryndra glissa doucement la broche de sa mère hors de ses cheveux. Le dragon déploya une écaille comme une cache secrète. Elle la déposa dedans et la broche disparut.
— Fais-moi confiance, dit-il.
Eryndra décrocha ensuite le collier de son père. Il pulsa comme une mémoire vivante. Elle le confia à une poche cachée, creusée dans l’échine du dragon. Un trésor pour toujours.
— Tu me le rendras ?
— Oui. Personne ne le prendra.
Le dragon plana et choisit un endroit sûr où se poser. Eryndra détacha ses tresses : ses cheveux dansaient dans le vent, vivants, libres.
— Tes cheveux font la java, dit le dragon, amusé.
Eryndra rit. Ils s’assirent dans l’herbe. Un instant de silence.
— Penses-tu que la Voix a une âme ?
— Je ne sais pas. Mais elle veut une voix. Si elle obtient la tienne ou la mienne, nous serons affaiblis.
Elle allait répondre quand le sol vibra. La terre se souleva. Des racines sortirent du sol, longues, avides. Des plantes colossales se déployaient, cherchant une proie.
— Je déteste les plantes carnivores, murmura Eryndra, déjà prête à se battre.
Le dragon bondit en altitude, mais les racines se dressaient haut, expertes. Une racine blanche tenta de la saisir : une plante laiteuse, presque blonde, suintant un liquide sucré, infect.
— Attention, dit le dragon. Elle colle. Ce qu’elle touche, elle absorbe.
La plante étira un lobe collant, lente, patiente. Eryndra sauta, se laissa saisir exprès, posa la main sur la racine et tenta un sort. Le sort glissa, inutile.
La plante vibra. Une tête se forma. Blanche. Difforme. Des yeux minuscules s’ouvrirent dans la pâte végétale.
Silence total.
Le dragon rugit.
Eryndra resta immobile, sous l’ombre de cette créature nouvelle.
Et au-dessus d’eux, dans le ciel redevenu immobile, la Voix du Temps ricana, sûre d’elle, presque triomphante :
— Ah… voici donc la gardienne.
La plante carnivore

Une odeur de terre pourrie monta aussitôt, lourde, sucrée, écœurante, lorsque la plante carnivore ouvrit sa gueule démesurée. Ses pétales luisants palpitaient comme une chair vivante.
Et de cette bouche végétale, une voix sortit.
— Bonjour, jeune fille, murmura-t-elle, mielleuse. Alors ? As-tu déjà rencontré mon ami, la Voix des Échos ?
Eryndra recula légèrement.
— Donc… la Voix du Temps et des Échos est votre alliée ?
— Oui, gloussa la plante, visqueuse. Mon plus proche confident.
Elle éclata d’un rire creux. Ses tiges se tordirent, s’allongèrent ; elle grandissait, s’étirant jusqu’à devenir un arbre monstrueux.
— Où est ton camarade ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondit Eryndra, calme.
— Il a peur, sans doute, siffla la plante. Peu importe. J’ai besoin que tu m’accompagnes. Veux-tu que nous marchions ensemble ?
La voix ressemblait à celle du Temps. Eryndra comprit : cette plante était l’origine de cette voix.
La détruire, c’était la détruire elle aussi.
— À quoi penses-tu ? cracha la plante.
— À rien, répondit Eryndra.
— Allons. Approche.
Un craquement retentit au cœur de la tige. Une matière blanche, gluante, se déversa sur le sol comme du lait tourné. Sous cette coulée, une autre forme bougeait, sombre, affamée.
Eryndra étouffa un haut-le-cœur.
— Magnifique, non ? ricana la plante.
Eryndra garda le silence.
— Très bien, dit-elle. Je vous suis.
Elles avancèrent. La plante rampa durant des heures, dans un paysage sans ciel et sans vent. Eryndra savait que son dragon la retrouverait. Elle l’avait lié à elle par une magie plus ancienne.
La plante s’arrêta.
— Assieds-toi, ordonna-t-elle.
— Non. Je ne suis pas fatiguée.
— Ce n’était pas une demande, gronda la Voix du Temps. Nous resterons ici jusqu’à ce que je retrouve le collier. Mon collier.
— Alors vous allez attendre longtemps, dit Eryndra, ironique.
— Tu l’as perdu ? hurla-t-elle.
— Oui.
— Inadmissible ! Où est ton dragon ?
— Je l’ignore.
— Il te l’a volé ?
— Je ne crois pas. Et je suis certaine que vous ne le retrouverez jamais.
La Voix gronda, furieuse. Des filets de bave tombèrent autour d’Eryndra. Elle leva les yeux vers le ciel : son dragon était là, quelque part.
— Tu resteras ici, déclara la plante. Jusqu’à ce que nous retrouvions ton dragon et mon collier.
Une substance visqueuse s’étira vers les pieds d’Eryndra.
— Qu’est-ce que… ? fit la plante. Quelque chose me retient. Tu as fait ça ?
— Moi ? Non.
Eryndra savait. Elle avait lancé un verrou magique avant d’atterrir. Un piège invisible, qui liait l’ennemi à sa propre énergie.
La plante pâlissait, tremblait.
— Tu n’as plus d’issue, ricanèrent les voix.
— Croyez-vous ? murmura Eryndra.
— Tu ne peux pas voler sans ton dragon !
— Vraiment ?
Elle redressa le menton.
— Que voulez-vous exactement ?
— Ton collier. Ta broche.
— Vous avez remarqué que j’ai lâché mes cheveux ?
— Oui, et alors ?
— Ça vous pose un problème ? murmura-t-elle, sourire en coin.
— Insolente ! Je vais t’apprendre à te taire !
Le monde se figea. Silence. Un silence menaçant.
Eryndra détestait ce silence.
— Tu resteras ici, répéta la Voix.
Eryndra se contenta de la regarder. Elle se souvenait de la sève blanche, de ce mensonge couleur de mort.
Pour d’autres, le mal était noir.
Pour elle, le mal avait la couleur du lait tourné.
Une grenouille bondit. La plante la croqua d’un coup sec.
Eryndra ne broncha pas.
Elle en avait assez.
Elle se tourna, lentement.
— Qui a dit que j’étais à vos ordres ? demanda-t-elle.
— Insolente ! rugit la Voix du Temps.
Eryndra resta droite. Son aura se déploya, immense.
La tentative de possession échoua, renvoyée contre la plante, qui hurla en se fissurant.
— J’en ai assez, dit Eryndra. Assez de vos jeux. Vous êtes la compagnie la plus ennuyeuse que j’aie jamais eue.
— Tu veux de l’action ? Tu vas en avoir !
— Parfait. Que ça bouge.
Le ciel se déchira. Eryndra leva les bras. L’éclair frappa. La plante hurla. La Voix étranglée tenta encore une phrase. Trop tard !
Eryndra fit un geste sec.
— On ne coupe jamais la parole à une sorcière.
Un coup. Un seul.
— Strike, dit-elle.
Le feu, la pluie, la foudre, tout s’abattit. La plante explosa en sève blanche.
La Voix du Temps fut aspirée par le vent.
Eryndra remit son collier, sa broche, passa la main dans ses cheveux.
— On dirait qu’on a fait la fête, rit-elle.
Le dragon descendit en piqué, et rit aussi. Ils s’envolèrent plus haut que le tonnerre. Eryndra avait gagné contre la plante et contre le Temps. Et rien ne pourrait l’arrêter.
Une extinction incontrôlable

Le ciel s’ouvrait devant eux, vaste et paisible.
Eryndra souriait.
Le village des sorciers n’était plus très loin. On devinait déjà, au loin, les tours d’argent et les voiles de brume autour de la grande place.
Son cœur battait vite, gonflé de fierté.
Tout le monde serait fier d’elle.
D’eux.
D’elle et de son dragon.
Elle n’aurait même pas besoin de raconter : chaque sorcier recevrait bientôt une lettre magique portée par les vents. Ces lettres savaient toujours quoi dire, et à qui.
Eryndra ferma les yeux et se laissa bercer par le vol de son dragon, la joue posée contre ses écailles chaudes.
Le collier de son père brillait contre sa peau, la broche de sa mère scintillait dans ses cheveux.
Tout était à sa place.
Elle aussi.
Elle glissa une main sous l’aile de son dragon et le gratta à son endroit préféré.
Il grogna de plaisir.
Ils avaient traversé la peur, la rage, le feu et maintenant ils goûtaient enfin le calme.
Le dragon accéléra juste par bonheur, déchirant les nuages comme des éclairs silencieux.
Il était le plus rapide.
Le plus sauvage.
Le plus loyal.
Eryndra éclata de rire.
— Toi et moi, dit-elle, on forme une sacrée équipe.
— Une drôle d’équipe, corrigea le dragon.
— Une bonne équipe.
Ils rirent ensemble. Les larmes d’Eryndra coulèrent tant elle riait. Le dragon s’amusa à les chasser d’un battement d’ailes.
— Arrête ! Tu vas me faire pleurer encore plus !
— Ce n’est pas ma faute si tu es sensible, répondit-il.
Ils riaient comme deux enfants, suspendus dans le vent.
Eryndra pensa à son enfance : l’orphelinat de Saint-Froid, ces années de silence où elle avait caché ses pouvoirs. À son père aussi. Il lui avait dit :
Ton don apparaîtra quand ton cœur saura ce qu’il veut.
Elle comprenait enfin.
— Je n’arrive pas à y croire, murmura-t-elle.
— Croire quoi ?
— Qu’on ait fait tout ça. Qu’on ait détruit la Voix du Temps, la plante du Mal… et qu’on soit encore là.
Le dragon hocha la tête, fier.
— Si c’était à refaire, je le referais sans hésiter.
— Moi aussi, dit-elle. Je te protégerais encore.
— Et moi, je parlerais plus vite cette fois, plaisanta-t-il.
Eryndra éclata à nouveau de rire.
Ils traversaient un ciel constellé de papillons de nuit et de petites créatures lumineuses. Certaines ressemblaient à des oiseaux. D’autres à des étoiles.
Rien n’était menaçant.
Tout était beau.
Sa magie circulait librement.
Son lien avec le dragon formait une force unique : aucun sorcier n’avait jamais possédé un tel pouvoir. Elle pouvait lancer des sorts sans incantation, presque sans effort.
— Tu sais, dit-elle en souriant, ils vont me manquer.
— Pas moi, répondit le dragon.
— Même pas un peu ?
— Si. La nourriture…
Eryndra rit encore.
— Gourmand va.
Elle le chatouilla sous l’aile.
— Hé ! Fais attention ! protesta-t-il. Ce n’est pas parce que je suis ton dragon…
— Mais si justement, répondit-elle malicieusement.
— Tu sembles fatiguée, dit-il. Utilise ton pouvoir.
Eryndra hésita, puis leva la main.
— Pouvoir de légèreté… porte-nous.
Une lumière pâle enveloppa le dragon. Ils glissèrent sur l’air comme sur une mer tranquille. Les nuages dansaient autour d’eux.
Le collier d’Eryndra brillait d’une lueur étrange.
Plus vive.
Plus profonde.
Une puissance ancienne y battait. Sauvage. Instable.
Eryndra ne la remarqua pas.
Elle ne savait pas encore que, ce soir-là, alors qu’elle riait,
le collier venait de s’éveiller.
Une flamme dormante s’était rallumée.
Et avec elle commençait… l’extinction incontrôlable.
Un repos bien mérité

Ce n’était pas seulement le réveil. Ce n’était pas seulement le soleil orange qui chauffait doucement le visage d’Eryndra et de son dragon.
Ce qui les tira du sommeil… ce furent les éclats de rire, et surtout la bonne odeur du petit-déjeuner.
Avant même d’ouvrir les yeux, Eryndra frotta ses paupières du bout des doigts. Elle prit son temps.
Quand enfin elle leva les yeux, elle croisa le regard de son dragon. Il l’observait, lui aussi.
Elle sourit.
— As-tu bien dormi ?
— Oui, répondit le dragon. Mais le toit n’est pas très confortable.
— J’avoue, désolée ! dit-elle en riant.
— Ce n’est pas grave. Mais… ça sent drôlement bon.
Eryndra inspira.
Oui. Ça sentait très bon.
Puis, soudain, une question lui traversa l’esprit :
— Est-ce normal que le soleil soit orange ?
— Dans l’univers de la magie, oui. Ici le soleil n’est pas jaune, mais orange vif.
— C’est magnifique… dit Eryndra, fascinée.
Elle resta un moment à contempler cette lumière dorée.
Puis des pas légers glissèrent sur le toit.
— Bonjour, Eryndra, dit une voix douce.
Une femme s’avançait. Elle marchait sur le toit comme sur un nuage doré. Elle avait la prestance d’une reine.
Eryndra la reconnut : la femme du chef des sorciers.
— Bonjour, Madame, répondit Eryndra.
— Bonjour à toi aussi, Monsieur le Dragon. Tu peux parler devant moi, tu sais. Seulement si tu en as envie, bien sûr.
Le dragon hésita… puis parla d’une voix grave :
— Bonjour, Madame. Votre robe vous va très bien.
Elle sourit. Sa robe dorée, lumineuse, faisait ressortir la beauté de sa peau noire.
Eryndra la trouvait splendide.
— Voulez-vous prendre le petit-déjeuner ici, ou descendre avec nous ?
— On arrive, dit Eryndra en souriant.
La femme du chef hocha la tête et repartit.
— Merci pour ta lettre, Eryndra, dit-elle en se retournant une dernière fois.
Puis elle disparut.
Eryndra se mit à genoux.
Le dragon, encore lourd de sommeil, tenta de se lever… et finit par se dresser tant bien que mal.
Elle éclata de rire.
Lui aussi.
Un rire grave, profond, qui fit vibrer le toit… et, on aurait dit, même le soleil.
— Regardez qui voilà ! lança un des jumeaux quand Eryndra arriva.
Le chef s’approcha.
— Ton dragon doit manger avec les autres animaux.
— Oui, répondit Eryndra.
Le dragon s’envola aussitôt vers la grande cour.
Il espérait bien avoir droit, lui aussi, à un repas royal.
(il avait raison)
Eryndra inspira profondément.
— Ça sent si bon.
— Merci, répondit la femme du chef.
— Qu’y a-t-il au menu ?
Et ils commencèrent à annoncer, tour à tour :
lard grillé, fromage, salade d’avocats, ananas, gingembre, marrons chauds, pain d’épices, œufs, saucisses, lardons poivrés, crêpes cannelle-chocolat, beignets fraises-cerises, chips de banane, raisins secs, figues, toasts omelette-fromage, gaufres mangue et fruits de la passion…
Eryndra en avait l’eau à la bouche.
— Et encore, dit la femme du chef, j’ai oublié le meilleur :
une salade de marrons chauds au gingembre, avec citron, mangue, avocat… et des beignets au piment.
Eryndra éclata de rire.
Toute la maison riait.
Les enfants, les sorciers, les sorcières, même les animaux.
Les jumeaux durent lancer un sort pour que le sol arrête de trembler (mais pas les rires).
La boisson servie était celle que la femme dragon avait donnée autrefois :
une infusion eucalyptus-gingembre.
Avec une touche personnelle : un zeste de citron enchanté qui faisait pétiller la langue.
Le mariage

Les heures passèrent, pleines de discussions et de joie.
Eryndra finit par se lever.
— Excusez-moi une seconde.
Le chef et sa femme échangèrent un regard complice.
— Eryndra… il faut qu’on te parle.
— À propos de quoi ?
— De l’orphelinat de Saint-Froid.
Elle se figea.
— Saint-Froid ? Pourquoi ?
— Viens, dit doucement la femme du chef.
Eryndra accepta, et demanda timidement :
— Mon dragon peut venir ?
— Non. Lui va rejoindre les animaux.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est nécessaire. Fais-moi confiance.
Elle soupira, puis la suivit.
La femme du chef pouvait lire dans les pensées. Les jumeaux regardaient la scène, collés à leurs parents, comme deux versions miniatures du bras droit et du bras gauche.
Eryndra sourit.
La femme du chef sourit aussi. Elle avait compris.
— J’ai acheté une robe pour toi.
— Une robe ? dit Eryndra, surprise.
— Oui. Il faut que tu l’essaies.
Eryndra n’aimait pas les robes. Elle avait toujours préféré les pantalons. Elle s’en souvenait encore, à la boutique de la Dame Blanche.
— Je ne suis pas très robe…
— Je sais. Alors j’ai prévu autre chose.
Elle sortit un ensemble bleu profond et noir : jupe-short et haut assorti. Sobre, élégant, mystérieux.
Parfait pour une sorcière de légende.
— C’est magnifique, souffla Eryndra.
— Je savais que tu aimerais.
La femme du chef posa aussi des sandales dorées.
— Quand tu seras prête, viens me voir. Je te recoifferai.
— Avec plaisir, dit Eryndra. Merci pour tout.
La femme du chef se retira, suivie de sa fille, petite copie solaire d’elle-même.
Eryndra resta seule un instant.
Son cœur était léger.
Elle sentait que quelque chose se préparait.
Et que cette nuit…
ne serait pas comme les autres.
Confidence

Eryndra se tenait face au miroir.
Habillée.
Coiffée.
Chaussée.
Elle se regardait, silencieuse.
Ce miroir était-il vraiment magique ?
Montrait-il son vrai visage… ou ce que son cœur voulait voir ?
Elle n’en était pas certaine.
Elle n’entendit pas tout de suite la femme du chef entrer. La porte s’ouvrit doucement, puis se referma. Eryndra se retourna seulement alors.
— Alors ? demanda la femme du chef. Tu aimes cette tenue ?
Eryndra sourit à son reflet, puis répondit calmement :
— Oui. Ça me convient. Merci.
— Parfait. Installe-toi, que je puisse te coiffer.
Eryndra s’assit sur une chaise bleu nuit. Elle ferma les yeux, savourant l’instant.
Quand elle les rouvrit, elle observa la fille de la femme du chef, et dit avec douceur :
— Elle vous ressemble beaucoup.
— Tu trouves ? Moi je la trouve bien plus proche de son père.
Eryndra rit.
— C’est vrai, vu comme ça.
— Et elle a son caractère, ajouta la femme du chef, amusée.
La petite fille grignotait un petit pain à la cannelle et au miel, tout en fixant Eryndra comme une curiosité vivante.
Pendant que la coiffure prenait forme, les deux femmes parlèrent de tout : projets, fêtes, mariages.
— Je suis contente que tu aies pu assister au mariage du bras gauche de mon mari, dit la femme du chef.
— C’était magnifique. Et très sincère.
— Ils avaient écrit leurs vœux eux-mêmes.
— Je les ai sentis. J’en ai eu les larmes aux yeux.
— Vraiment ?
— Oui. Et mon dragon aussi était ravi. Ce n’est pas tous les jours qu’un dragon assiste à un mariage.
La femme du chef hocha la tête.
— Et tu sais quoi ? De nouveaux animaux sont arrivés récemment.
Un taureau croisé puma… et un chien croisé léopard.
— Eh bien ! La magie ne s’ennuie jamais ici.
La femme du chef sourit, puis ajouta :
— Tes cheveux ont encore poussé.
Elle sortit un petit pot noir. Sur l’étiquette :
Le Secret de Beauté de la Magie Noire.
— C’est pour tes cheveux. Tu vas voir.
Elle appliqua la crème.
Eryndra ferma les yeux. C’était incroyablement agréable.
La petite fille lorgna le pot, tentée d’y goûter.
— Non ma chérie, ça ne se mange pas, dit sa mère en riant.
L’enfant fit la moue, puis disparut dans un éclat de lumière.
La femme du chef soupira :
— Voilà. Nous sommes tranquilles.
Elle reprit son travail. Tresses fines, nattes collées, frange sur le côté.
Eryndra adorait.
Quand elle se leva, elle avait l’impression d’être prête à tout.
— Quand vont-ils rentrer ? demanda-t-elle soudain.
La femme du chef comprit très bien de qui elle parlait.
— Ils reviendront pour la cérémonie du sacrifice.
Eryndra eut un mouvement de recul.
— La… cérémonie du sacrifice ?
— Oui. Une tradition. La famille des mariés se réunit, partage un repas et fait une offrande symbolique.
— Et vous n’y allez pas ?
— Si. Nous irons. N’aie pas peur.
Puis elle fronça les sourcils.
— Tout va bien ?
— Oui. J’ai eu un petit vertige, mais ça va.
La femme du chef posa une main sur son épaule.
— Tous les invités seront là… et après, ce sera l’heure de se dire au revoir.
Le cœur d’Eryndra se serra.
Elle n’avait pas vu le temps passer.
Mais elle savait : elle devait repartir. Elle devait affronter Saint-Froid. Elle devait comprendre.
— Tu ne seras pas seule, murmura la femme du chef.
Le jour où tu retourneras à l’orphelinat, nous serons avec toi. Par la pensée, au moins.
— Merci…
— Et ton dragon sera avec toi. Toujours.
— Bien sûr, dit Eryndra, avec un sourire fragile.
Cinq heures plus tard, la coiffure était terminée.
Quand Eryndra sortit de la pièce, tout le monde l’attendait.
— Tu lui as parlé ? demanda le chef.
— Oui, répondit sa femme. Elle sait. Elle sait qu’elle devra retourner à Saint-Froid, affronter ceux qui l’ont blessée. Pour découvrir la vérité. Pour de bon.
Le chef hocha la tête.
— Bien.
Elle posa sa tête sur l’épaule de son mari.
— J’espère ne pas avoir été trop dure avec elle.
— Non. Ça ira. Cette histoire se terminera bien.
Ils se serrèrent dans les bras.
Puis soudain un objet tomba du plafond dans un grand flash lumineux.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le chef, stupéfait.
La lettre du temps

Le chef s’approcha lentement de la table où l’objet était tombé. Sa femme le suivait. Ils échangèrent un bref regard : la prudence avant tout.
Il leva la main, traça un arc invisible.
— Colis, lettre magique. L’être venu de notre monde, dis-nous ce qui arrive. Lettre du Temps, deviens visible. Écoute la magie.
La lettre s’illumina. Elle vibra, et des mots commencèrent à apparaître à sa surface.
Une voix jaillit, claire, joyeuse :
— Bonjour tout le monde ! Nous nous sommes bien amusés ! Tout s’est très bien passé !
Une seconde voix, plus douce, ajouta :
— Dis la vérité, mon chéri…
— Oui, c’est vrai ! reprit la première voix en riant. Nous avons vu des choses extraordinaires ! Des personnes étranges, des lieux incroyables… C’était magnifique de parler avec eux !
Puis, malicieuse :
— Nous vous envoyons… des pattes d’araignées panées ! Elles sont très bonnes, faites-nous confiance !
Quelques éclats de rire circulèrent dans la pièce.
— Nous savons que le temps dans le monde de la magie passe vite. Nous serons bientôt de retour. D’ailleurs nous sommes déjà… dans le grenier ! Notre lune de miel a été courte, non ?
La femme du chef leva les yeux au plafond, amusée.
— Déjà ?
— Deux mois, répondit le chef. Et dans ce monde, deux mois… c’est un claquement de doigts.
À ce moment précis, des pas lourds résonnèrent. Puis une voix familière :
— Bonjour à tous !
C’était le bras gauche.
— Alors ? demanda la femme du chef. De bonnes nouvelles ?
On leur laissa de l’espace. Le chef fit signe : tout le monde sortit, sauf quatre personnes.
Le chef.
La femme du chef.
Le bras gauche et le bras droit.
Et Eryndra.
Le chef prit la parole :
— Il y a des choses que la lettre ne dit pas.
— Je m’en doutais, répondit Eryndra.
La femme du chef ajouta :
— J’ai utilisé la télépathie. J’ai vu leurs pensées.
Le chef haussa un sourcil.
— Et ta lune de miel, alors ?
— J’en ai profité quand même, répondit-elle en souriant.
Ils rirent.
Puis Eryndra raconta. Tout. Les dangers. Les rencontres. Les choix. Et ce qu’elle devait faire maintenant : retourner à l’orphelinat Saint-Froid.
Quatre heures passèrent.
Le chef hocha la tête.
— C’est une bonne idée.
— Mais je veux y aller seule, au début, répondit Eryndra.
— À pied ? demanda le chef. Tu ne vas pas entrer par la porte d’entrée ?
— Pourquoi pas ? J’aime faire du bruit.
Il secoua la tête, souriant.
— Non. Tu auras mieux. La porte ne sera pas ton entrée.
La femme du chef, en pensée, fit passer l’idée.
— Nous serons quatre.
Le bras droit comprit.
— Évidemment… vous avez parlé par télépathie.
— Oui, confirma le chef. Nous serons quatre. Et les jumeaux viendront. Quoi qu’on dise, ils viendront. Ils savent déjà être invisibles.
Eryndra eut un petit rire.
— Alors on pourra atterrir sur le toit ?
— Évidemment, répondit le chef. C’est même la meilleure entrée.
Il croisa les bras.
— Cette fois, nous te regarderons faire. Nous n’interviendrons que si tu appelles.
— Très bien, dit Eryndra, calme, déterminée.
— En route. La route va être longue.
La femme du chef s’approcha.
— Ou bien… on pourrait apparaître directement dans la cour de Saint-Froid.
Ils éclatèrent de rire.
— On fera selon ton désir, Eryndra, conclut le chef.
Elle inclina la tête.
— Merci. Pour tout.
— Avec plaisir, dit la femme du chef, la main sur le cœur.
Et à cet instant, dans la pièce, la lumière du soleil couchant glissa sur les murs.
Comme un présage.
Préparatifs

La femme du chef s’affairait dans la grande cuisine. Elle préparait des apéritifs, des en-cas. Le voyage serait long. Et dans le monde de la magie, il faut parer à tout : tempêtes, mirages, créatures perdues… ou simples imprévus du destin.
Au fond, chacun le savait pourtant :
rien ni personne n’était plus fort qu’eux.
Et surtout pas plus fort qu’Eryndra.
Soudain, le temps changea.
Le ciel s’assombrit.
La pluie se mit à tomber d’un seul coup, lourde, violente. L’orage gronda ; puis la grêle, épaisse et dure.
La femme du chef soupira.
— Ce sont les enfants.
— Oui, confirma son mari. Ils contrôlent encore le temps.
— Ils sont doués, dit le bras gauche.
— Et c’est le plus beau temps que j’aie jamais vu ! ajouta le bras droit, hilare.
Eryndra, elle, était déjà prête.
Son dragon battait l’air d’impatience.
Autour d’eux : le chef et sa femme, leurs animaux, le bras gauche, le bras droit… tous montaient en selle.
Les jumeaux aussi, sur leurs créatures ailées.
— Vous ne voulez pas les garder avec vous ? demanda Eryndra en souriant.
La femme du chef éclata de rire.
— Oh non. S’ils étaient à nos côtés, ils se dédoubleraient pour faire croire qu’ils sont avec nous. Et leurs doubles iraient chercher d’autres animaux. Ils sont malins.
— C’est vrai, dit Eryndra.
— Cette fois, ils volent seuls. Ils sont assez grands.
— Mais c’est un vol de nuit ?
— Oui, répondit le chef. Et long : presque une semaine jusqu’à Saint-Froid.
— Ils y arriveront ?
— Sans aucun doute, dit-il en regardant sa femme.
Le bras droit leva les yeux.
— On attend sur le toit ?
— Excellente idée, répondit le bras gauche.
Dehors, c’était le chaos : pluie, vent, foudre.
Pour eux, c’était un bon présage.
Chez les sorciers, les tempêtes ouvrent les chemins cachés.
Ils montèrent sur le toit. Les animaux se regroupèrent. Douze au total dont l’immense dragon d’Eryndra.
Un éclair déchira le ciel.
C’était le signal.
Ils s’envolèrent tous ensemble.
La pluie redoubla. Le vent tenta de les repousser.
— Le temps joue contre nous, dit la femme du chef.
— Oui, mais c’est le meilleur moment pour voler, répondit-il.
— Je suis d’accord, dit Eryndra. Même si on ne voit plus rien.
Alors les jumeaux lancèrent un sort : l’œil du faucon pèlerin. Leur vision devint la vision de tous.
— Merci, dit le chef.
Eryndra aussi les remercia.
Ils volèrent ainsi, jour et nuit. Ils faisaient apparaître à manger, à boire. Les jumeaux créaient des friandises magiques. Leurs parents soupiraient, amusés.
Ils dormaient parfois en forêt, parfois sous l’océan, dans des grottes, sur des volcans. Une nuit, la femme du chef cuisina une soupe à la lave volcanique, brûlante, pimentée et délicieuse.
Puis ils reprirent le vol.
Et enfin, au loin, apparut l’ombre de Saint-Froid.
Le cœur d’Eryndra s’emballa.
Son dragon le sentit.
— Calme. Ça ira.
— Tu veux que je parle pour te présenter ? proposa-t-il.
— Pas tout de suite.
— Tu veux que je descende ?
— Non. Reste sur le toit. Je glisserai à l’intérieur.
— D’accord. Mais sois prudente. Es-tu prête ?
— Oui.
Elle caressa son aile. Il eut un souffle amusé. Eryndra rit. Leur rire se mêla au tonnerre.
Le chef s’approcha, en vol.
— Es-tu certaine, Eryndra ?
— Oui. Enfin… je crois.
La femme du chef volait à côté d’elle.
— Tu ne veux pas qu’on vienne ?
— Pas encore. Je veux entrer seule. Mais… utilisez la télépathie. Écoutez. Ressentez. Suivez le moment.
— Nous comprenons, dit le chef.
— Mais tu sais, dit-il encore, à un moment les enfants vont s’ennuyer…
Eryndra rit.
— Ne me les envoyez pas trop vite. Si les employés voient des choses voler et se dédoubler, ça va poser problème.
— Ce n’est pas très grave, sourit-elle. Peut-être que ce sera même un signe.
Elle posa la main sur le cou de son dragon.
— Laissez-moi un peu de temps. Je veux leur parler. Me montrer.
Le chef acquiesça.
— Va à ton rythme.
Le ciel se dégageait lentement.
La pluie cessait.
Et sous les derniers éclairs, on distinguait les toits de Saint-Froid.
Retour à l’orphelinat Saint-Froid

Eryndra posa un doigt sur la carte. Le plan était clair. Saint-Froid l’attendait.
Un lieu qu’elle n’aurait jamais pensé revoir.
Elle se pencha vers son dragon.
— Tu as bien compris le plan ?
Il grogna doucement : oui.
Elle regarda autour d’elle : pas un mouvement. Un sourire discret les relia. Ils étaient prêts. Elle aussi.
— Je suis prête, dit-elle simplement.
Elle lança un sort de détection : une lueur traversa sa vision.
— Ils sont là, murmura-t-elle.
Elle fit un signe vers l’équipe cachée dans l’ombre, puis posa un baiser sur le museau de son dragon.
Il pouffa un petit rire rauque.
Puis elle glissa du toit et atterrit sans bruit devant la porte principale.
Saint-Froid portait bien son nom. Le froid était partout, jusque dans la pierre.
Elle poussa la porte. Silence absolu.
Eryndra avança dans les couloirs.
Elle lança une incantation de reconnaissance spatiale. L’air vibra.
Et des voix surgirent, étouffées, mais sans ambiguïté :
— Elle est partie.
— Et j’espère bien qu’elle ne reviendra jamais.
— Cette gamine a disparu. Tu crois qu’on l’a retrouvée ?
— Non. On l’a sûrement tuée. Ou pire. C’est tout ce qu’elle méritait.
La colère monta. Elle ferma les yeux. Un geste. Et elle se matérialisa dans son ancienne chambre.
Une jeune fille hurla.
Eryndra leva la main : le son s’éteignit net. Sa bouche bougeait encore, mais plus aucun bruit.
— Silence, dit Eryndra.
Le hurlement muet avait déjà alerté les adultes.
La porte vola. La directrice entra, le visage fermé.
— Qu’est-ce que c’est, ici ?
Elle se figea.
Ses propres mots lui revenaient à la figure.
— Tout le monde ! Ici ! Maintenant !
Les adultes accoururent.
— Il y avait quelqu’un à côté de mon lit ! cria la jeune.
— Ne raconte pas n’importe quoi ! tonna la directrice.
— Je l’ai vue ! J’te jure ! Elle était là !
— Assez !
L’homme, le seul qui avait été bon avec Eryndra, intervint doucement :
— Peu importe… j’espère juste qu’Eryndra va bien.
La lumière vacilla. Eryndra apparut devant lui.
La vengeance

— Silence.
Sa voix claqua. Tous se turent. Elle se tourna vers le jeune homme.
— Vous avez été bon avec moi. Alors vous ne souffrirez pas. Prenez vos affaires et partez. Maintenant. Et ne revenez jamais ici.
— Je… je ne peux pas. Ils ont mis des gardiens partout.
Eryndra sourit.
— Des gardiens ? Très bien. Écoutez. Montez l’escalier, prenez la porte de droite. Ce couloir mène dehors. Allez-y sans vous retourner. Et surtout, ne discutez pas.
— Merci… mais pourquoi ne pas revenir ?
— Parce que l’orphelinat Saint-Froid va disparaître.
Il pâlit, hocha la tête et s’enfuit. Il se retourna une dernière fois… mais
Eryndra n’était déjà plus là.
Quand les propriétaires de l’orphelinat Saint-Froid arrivèrent enfin, toutes les lumières étaient éteintes.
Et pourtant, il n’était que le début de l’après-midi. La propriétaire entra la première, sûre d’elle. Elle alluma les lampes du hall, une à une.
Aucune présence. Pas un bruit. Même pas une mouche.
Elle regarda autour d’elle. Tout semblait en ordre.
Et pourtant, quelque chose clochait.
— Tout va bien ? demanda un employé.
— Oui, répondit-elle sèchement.
Mais son ton irrité trahissait une nervosité visible à des kilomètres.
— Tout se passe bien, répéta-t-elle.
Elle ordonna qu’on aille chercher le jeune homme chargé de l’entretien.
Deux personnes partirent aussitôt.
Le temps semblait s’étirer.
Même l’horloge paraissait figée, arrêtée entre deux secondes.
Elle fronça les sourcils.
— Ce n’est rien… Je n’ai pas bu assez de café, marmonna-t-elle.
Puis, agacée :
— Mais qu’est-ce qu’il fait encore ?! Où est-il passé ? Je vais devoir lui passer un savon. Non, mieux le fouetter, tiens. Toujours à m’énerver celui-là !
Elle tenta de retrouver son calme.
Au même moment, des pas précipités résonnèrent dans l’escalier.
Un employé descendit quatre à quatre les marches, essoufflé.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.
— Il… il n’est plus là, Madame.
— Comment ça, plus là ?! Vous avez cherché partout ?
— Oui, dans tous les recoins.
— Et dans la cour ?
— Rien non plus.
— Allez me le chercher ! hurla-t-elle. Il ne peut pas disparaître comme ça !
Les employés repartirent dehors.
La propriétaire resta seule un instant.
La colère la submergeait.
Ses mains tremblaient, son cœur battait fort.
— C’est du grand n’importe quoi, grogna-t-elle. Ces gens vont me rendre folle. Et ce garçon… s’il se joue encore de moi, je lui fais la peau, je le jure.
Furieuse, elle marcha jusqu’à la machine à café.
— Calme-toi. Ne tremble pas comme ça, dit-elle à voix haute.
Elle fit couler un café noir, brûlant.
Cinq morceaux de sucre, comme toujours.
Elle prit la tasse, marcha lentement jusqu’à la grande table, ralentie.
Le liquide fumait.
Elle s’assit, inspira profondément, souffla doucement sur la surface bouillante.
Encore personne.
Mais quelque chose n’allait pas.
L’air était différent.
Lourd. Électrique.
Les pas revinrent, plus rapides.
Les employés réapparurent dans le hall.
— Alors ? demanda-t-elle sans lever les yeux. Vous l’avez trouvé ?
— Non, Madame. Ni dehors ni dedans.
Elle resta immobile, fixant son café.
— Ce n’est pas possible, murmura-t-elle.
Elle but une gorgée brûlante.
Elle décida de finir sa tasse avant de se lever.
Mais elle ne savait pas ce qui l’attendait.
Un bruit soudain résonna derrière elle.
Elle se retourna d’un bond.
Personne.
Elle soupira et reprit sa tasse.
Puis un autre bruit, plus net encore, juste derrière elle.
Elle serra la tasse entre ses doigts.
La colère monta comme une flamme.
Elle se leva brusquement, prête à en découdre.
— Si c’est encore un imbécile qui me fait une blague, je jure que…
Elle tourna sur elle-même.
Personne.
Silence.
— Je crois qu’il me faut un autre café, dit-elle. Mais bon sang… je ne vais quand même pas le faire moi-même, non ?
Elle savait comment fonctionnait la machine, mais sa paresse la poussait toujours à attendre qu’on le lui prépare.
Elle pesta.
— Bon. J’irai le chercher moi-même, ce fichu gamin ! Il va m’entendre, cette fois.
Elle se leva furieuse, tasse en main, et partit dans l’aile où elle avait envoyé les autres.
Les escaliers grinçaient sous son poids.
Arrivée en haut, elle donna un coup de poing dans une porte.
Le bois craqua.
Personne.
Elle entra, fouilla : armoires, draps, sous le lit.
Rien.
Mais ce bruit.
Encore.
Derrière elle.
Elle sentit son cœur s’emballer.
— Quelqu’un se moque de moi… mais il va le regretter, murmura-t-elle.
Elle se retourna brusquement.
Rien.
En sortant, elle hurla :
— Où est-il ?!
Un jeune homme apparut au bout du couloir.
Celui qu’elle avait envoyé fouiller.
Livide.
Yeux écarquillés.
Mains tremblantes.
On aurait dit qu’il avait vu la mort.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?!
Il tenta de parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
Elle le gifla. Une fois. Deux fois. Trois.
À la dixième seulement, sa voix revint.
— Alors ? cria-t-elle. Quoi ? Parle !
Ses cheveux blancs argentés tombaient en mèches sur son visage crispé.
— Je… je crois… que j’ai vu un fantôme, balbutia-t-il.
— Un fantôme ?!
Elle éclata d’un rire nerveux.
— Les fantômes, mon cher, n’existent pas !
— Et pourtant… j’en ai vu un.
— Où ?
— Dans l’ancienne chambre… d’Eryndra.
Elle s’arrêta net.
— Dans la chambre d’Eryndra ?
— Oui, Madame, répondit-il en sanglotant.
Elle le fixa longuement.
— Si c’est une blague, je te jure que…
Elle inspira profondément.
— Si je vais dans cette chambre et qu’il n’y a personne, tu subiras le même sort que cette gamine. Tu m’as bien comprise ?
Il hocha la tête, incapable de soutenir son regard.
Ses jambes tremblaient.
Puis il s’effondra.
— Bon sang ! Relève-toi ! cria-t-elle.
Mais il restait au sol, inerte.
— Très bien ! Reste là si tu veux ! Mange la poussière ou les vers de terre, ça m’est égal !
Toujours en colère, elle ramassa sa tasse.
Puis, sans attendre, partit vers l’aile nord.
Vers l’ancienne chambre d’Eryndra.
Une revenante

Dans l’orphelinat, la tension était palpable.
Les filles, réunies dans la chambre qu’elles partageaient autrefois avec Eryndra avant sa fuite, se serraient les unes contre les autres.
Aucune n’osait parler.
Soudain, la fenêtre s’ouvrit.
Une silhouette se tenait là : Eryndra.
Debout sur le rebord, le vent dans ses cheveux sombres.
Elle fixait les pensionnaires de son regard noir, si profond qu’il semblait percer l’âme.
Un silence de mort tomba.
— Eryndra… balbutia l’une d’elles.
La même qui, un jour, lui avait dit :
« Fais-toi toute petite, tu n’as pas besoin de dormir ici. »
— Qu’est-ce que tu fais là ? souffla-t-elle, blême.
Avant qu’elles hurlent, Eryndra sauta depuis le rebord.
Ses pieds touchèrent le sol sans un bruit.
Elles crièrent.
Mais Eryndra leva la main et le cri mourut instantanément.
Silence.
Elle avança lentement. Son ombre glissait sur le plancher.
Son regard s’arrêta sur un lit.
Celui de la plus méchante d’entre elles.
— Toi, murmura-t-elle.
— Qu… qu’est-ce que tu fais ? cria la fille, paniquée.
Le lit se souleva du sol.
Les draps flottèrent.
— Arrête ! Qu’est-ce qui se passe ?!
Eryndra sourit.
— Ce n’est pas moi. C’est toi.
— Tu deviens folle !
— Non, répondit-elle, calme.
Je n’ai jamais rien fait de mal.
Elle s’approcha encore.
— Alors ? Pourquoi m’avez-vous fait tout ça ?
Pourquoi les moqueries ? Pourquoi cette cruauté ?
Est-ce que je le méritais ?
La fille pleurait déjà.
— Non… on est désolées, Eryndra… vraiment…
Le lit monta plus haut, oscillant près du plafond.
— Tu veux aller faire un tour dehors ? demanda Eryndra, presque douce.
— Non ! Non !
Eryndra pencha la tête.
— Est-ce que tu sais lire l’heure ?
Sa voix n’était pas agressive.
Mais dans sa voix vibrait une colère glaciale.
Les filles tremblaient.
L’air semblait vibrer.
Eryndra fit un pas.
— Quand je vous suppliais d’arrêter, quand je pleurais à genoux…
est-ce que l’une d’entre vous m’a écoutée ?
Non.
Jamais.
— Vous m’avez humiliée.
Vous m’avez fait du mal.
Et aujourd’hui, c’est à mon tour de sourire.
Les larmes coulaient sur leurs joues.
Le sol trembla.
Des draps, des livres, des poupées flottèrent autour d’Eryndra.
La porte s’ouvrit brusquement.
La propriétaire entra.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?!
Une fille, en pleurs, la pointa du doigt :
— Madame… c’est Eryndra !
La femme leva la tête et la vit.
Ou crut la voir.
Flottant légèrement, les yeux brillants d’une lumière surnaturelle.
— Non… non… ce n’est pas possible… la magie n’existe pas…
Les filles hurlaient :
— C’est elle ! Eryndra est revenue !
La propriétaire sentit son sang se glacer.
Elle se souvenait du malaise en cuisine, du café, de l’horloge arrêtée.
— Non… c’est impossible… Eryndra s’est enfuie de Saint-Froid…
Mais tout le monde la voyait.
Eryndra, pourtant, n’était visible qu’aux yeux des sorciers.
Aux autres, elle n’apparaissait qu’à moitié comme une ombre mouvante.
Eryndra leva la main.
Un signe discret.
Le vent s’engouffra par les fenêtres.
Les rideaux se soulevèrent, les lampes vacillèrent.
Dans le ciel, au-dessus de l’orphelinat, une rune rouge et dorée se dessina.
C’était l’heure.
Le sort d’invisibilité se dissipa.
Et Eryndra, la sorcière des légendes, revint, debout, dans la chambre de son passé.
La pièce entière trembla.
Un rugissement déchira l’air, si puissant qu’il fit vibrer les vitres.
Et puis il apparut. Le dragon. Immense.
La façade de l’orphelinat éclata ; les murs se fissurèrent, la fenêtre vola en éclats.
Le monstre n’était pas entré, il avait littéralement brisé le bâtiment pour surgir.
Les filles hurlèrent. La propriétaire hurla aussi. Tout le monde criait sauf Eryndra. Elle resta immobile. Calme.
La propriétaire, tremblante, balbutia :
— Ce… ce n’est pas possible… Les dragons n’existent pas…
Eryndra la fixa, impassible, et soudain éclata de rire.
Un rire clair, sauvage, terrifiant.
Le dragon répondit par un grondement monstrueux, venu du fond de la terre.
Leurs rires se mêlèrent et emplirent la pièce d’une vibration profonde, presque insoutenable.
— Peux-tu m’expliquer ce que c’est que… ça ?! hurla la propriétaire en reculant, les mains tremblantes.
Elle recula encore, heurta quelque chose derrière elle, se retourna et poussa un cri.
Deux enfants se tenaient là : des jumeaux.
Leurs yeux, plus noirs que la nuit, semblaient traverser la chair pour atteindre l’âme.
Les jumeaux du chef. Leur pouvoir : le double regard, celui qui plie les plus courageux, qui fait trembler même les cœurs les plus durs.
Ils ne bougeaient pas. Ils la fixaient.
Un sourire fin se dessina sur leurs visages.
— Ne… ne me regardez pas comme ça ! cria la propriétaire, en tentant de lever la main.
Son geste fut arrêté net, suspendu par une force invisible. Sa main resta figée dans les airs.
Eryndra, immobile, observait sans ciller. Les jumeaux se taisaient ; leur silence était pire que n’importe quelle parole.
La propriétaire, brisée, murmura :
— C’est… c’est pas possible… la magie n’existe pas…
Et pourtant elle y croyait déjà.
À cet instant, on sonna à la porte de l’orphelinat. Un son net, presque ironique, traversa le chaos. La propriétaire hésita, ne voulait pas ouvrir, mais la porte s’ouvrit d’elle-même.
Deux silhouettes apparurent dans l’encadrement. Elles ne marchaient pas : elles flottaient. Elles n’entrèrent pas « normalement » ; elles étaient simplement là.
Les flammes des bougies vacillèrent, les ombres s’étirèrent sur les murs.
Le chef des sorciers était arrivé, accompagné du bras gauche et du bras droit.
— Peut-être qu’il est temps, dit-il d’une voix grave, que vous disiez enfin la vérité à Eryndra.
— La vérité ? de quoi parlez-vous ? balbutia la propriétaire, blême, reculant.
— Vous savez très bien de quoi il s’agit, répondit le chef.
Outrée, elle tenta de se redresser :
— Je ne tolère pas qu’on me parle sur ce ton, Monsieur !
Mais la femme du chef s’avança, froide, royale. Elle leva la main : clac ! Une gifle sèche, nette, retentissante.
La propriétaire chancela, la tête bascula en arrière, et elle tomba lourdement sur le sol.
— Ma reine, calme-toi, murmura le chef doucement.
— Elle le méritait, répondit simplement la femme du chef.
Un couple fit alors son entrée. Eryndra ne les connaissait pas.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Qui sont ces gens ?
Le chef sourit :
— C’est une surprise, Eryndra. Pour ton plus grand bonheur… et pour le malheur de cette femme.
La propriétaire tremblait de tout son corps. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit.
Les flammes s’intensifièrent, tournoyant autour d’eux comme un anneau de feu.
L’échange

Les nouvelles silhouettes surgirent du cœur des flammes.
Eryndra, stupéfaite, recula d’un pas. Ces gens… elle ne les connaissait pas et pourtant quelque chose vibrait en elle, comme un souvenir ancien.
La propriétaire se jeta à genoux ou plutôt, ses genoux cédèrent malgré elle, trahis par une force invisible.
— Je vous en prie, pitié… pitié ! balbutia-t-elle.
Mais elle n’était plus libre de ses mouvements. Une chaise apparut derrière elle et la cloua, immobile. Elle se débattit en vain.
Eryndra, droite, observa sans bouger.
— Qui sont ces gens ? demanda-t-elle d’une voix ferme.
Une grande femme noire, vêtue d’une robe sombre bordée d’or, s’avança. Sa simple présence imposa le silence.
— Eryndra, dit-elle doucement.
Eryndra la regarda, interdite : ce timbre lui disait quelque chose.
Le chef prit la parole alors que la tension monta.
— Tu te rappelles, Eryndra, le jour où je t’ai dit que tu aurais bientôt une surprise ?
— Oui, répondit-elle.
La femme du chef sourit.
— Non, mon cher, c’est moi qui lui ai dit cela.
— C’est vrai, ma reine, concéda-t-il avec un sourire.
Eryndra fronça les sourcils.
— Qui est cette femme ? Qui sont ces personnes ?
La propriétaire tremblait de plus belle. Les jeunes employés de l’orphelinat arrivèrent puis restèrent figés, conscients que quelque chose de plus grand se jouait là. Le chef parla à nouveau, sa voix résonnant dans toute la pièce :
— Il est temps que vous disiez enfin la vérité à Eryndra. Car tant que cette vérité ne sera pas dite, personne ici ne quittera cet endroit vivant.
Le bras gauche, le bras droit, la femme du chef, les jumeaux et même le dragon formèrent un cercle autour d’eux. L’air vibrait de puissance.
Eryndra fixa la propriétaire.
— Qui sont ces gens ? Qui est cette femme qui me regarde comme si elle me connaissait ? Qui est cet homme qui semble savoir qui je suis ? Et pourquoi… pourquoi ai-je l’impression que vous me cachez quelque chose ?
La propriétaire éclata en sanglots. Eryndra leva la main et, d’une voix claire, prononça quelques mots anciens, un sort doux, mais inéluctable :
Démêle-toi, paroles, et dis la vérité.
La femme tenta de se taire, puis sa bouche s’ouvrit malgré elle. Ses lèvres tremblaient. Et, contre sa volonté, elle commença à parler.
La vérité sur l’origine d’Eryndra

Ces personnes… ces personnes… sanglotait la propriétaire de l’orphelinat Saint-Froid.
Elle n’avait plus aucune assurance, plus aucun orgueil : juste une femme terrifiée, recroquevillée dans son mensonge.
— Eryndra…, balbutia-t-elle, la voix tremblante.
— Je vous écoute, dit Eryndra d’un ton sec. Qui sont ces personnes ?!
Elle hurla ces mots, et sa voix résonna contre les murs comme un coup de tonnerre.
La femme pleurait de plus belle.
— Ces… ces personnes…
Et Eryndra comprit avant même que les mots ne sortent.
Elle murmura, presque sans voix :
— Ce sont… mes parents.
Les mots restèrent suspendus dans l’air.
Le silence fut total. Même le dragon, tapi dans l’ombre, retint son souffle.
Eryndra sentit son cœur battre plus fort.
Une famille.
Des parents.
Des liens du sang.
Elle voulait comprendre.
La propriétaire était toujours clouée à sa chaise par le sort. Alors Eryndra leva la main.
— Délie-toi.
Le corps de la femme se libéra. Elle se leva d’un coup, mais à peine était-elle debout que les jumeaux levèrent leurs mains à leur tour : la propriétaire fut projetée contre le mur, plaquée net.
— Calmez-vous, les enfants, dit le chef d’une voix grave.
Eryndra se retourna vers lui… et soudain, elle remarqua quelque chose.
Une ressemblance.
Le regard.
L’expression.
Elle observa le chef, puis la femme du chef.
Et tout se mit en place.
— Attendez… murmura-t-elle.
Le père d’Eryndra était le frère de la femme du chef.
Le chef écarquilla les yeux.
— Ma sœur…, dit-il.
La femme du chef porta une main à sa bouche, bouleversée.
— Non… ce n’est pas possible…
Le bras gauche et le bras droit échangèrent un regard stupéfait.
— Vous… vous avez un frère ?
— Oui, répondit le chef lentement. Et personne ne l’aurait jamais cru.
Alors Eryndra sentit ses larmes monter.
Elle avait tout traversé, les batailles, la peur, le feu…
Avec sa propre famille à ses côtés, sans le savoir.
Le chef était son oncle.
La femme du chef, sa tante.
Et les jumeaux… ses cousins.
Un sourire timide illumina son visage.
— Alors… vous êtes ma famille, dit-elle doucement.
Elle tourna ensuite vers la propriétaire, toujours tremblante.
— Pourquoi ? Pourquoi m’avoir caché tout cela ?
Vous saviez que j’avais des parents !
— Je… je peux tout expliquer…, supplia la femme.
— J’espère pour vous que ce sera compréhensible.
Elle leva son sort. La femme tomba presque, mais resta debout.
— Est-ce que vous aussi… vous êtes une sorcière ? demanda Eryndra.
— Non, non ! Je n’ai jamais été une sorcière ! Je déteste la magie ! Je n’y crois même pas !
À cet instant, la tasse qu’elle tenait explosa.
La propriétaire hurla alors que les éclats de porcelaine volèrent.
Le chef tourna la tête vers les jumeaux : ils riaient doucement.
— Je… je… bégaya la propriétaire. Je dois… je dois aller chercher quelque chose… dans ma chambre !
Et elle partit en courant.
Eryndra ne la retint pas.
Elle sourit légèrement.
— Fuis si tu veux. La vérité te rattrapera toujours.
La propriétaire atteignit sa chambre.
Une seule lampe y brillait, d’une lumière irréelle.
Et là, au milieu de la pièce, debout sur le lit : le dragon. Ses yeux d’or et de braise la fixaient.
Elle hurla. Elle voulut l’attraper, le faire sortir, mais elle ne comprenait pas à quel point il était gigantesque.
Le dragon déploya ses ailes. L’air devint brûlant.
Elle recula en trébuchant, mais sentit une présence derrière elle.
Un souffle chaud contre sa nuque.
— S’il vous plaît… aidez-moi ! Aidez-moi ! Quelque chose me poursuit !
Eryndra, debout dans l’embrasure de la porte, éclata d’un rire froid.
— Ah, je vois…
Le sortilège

La propriétaire de l’orphelinat Saint-Froid tremblait. Elle cherchait une issue, mais elle était piégée.
Eryndra la fixait, calme, les bras croisés.
— Si vous pensez pouvoir vous enfuir, murmura-t-elle, cela ne servira à rien. On vous rattrapera.
— Et si je partais dans un endroit que moi seule connais ? tenta la femme.
Eryndra esquissa un sourire froid.
— Impossible.
Le temps sembla se figer. L’air devint plus lourd.
Dans la pénombre, une silhouette se matérialisa : le chef des sorciers.
— Eryndra, dit-il posément, veux-tu poser une question à cette femme ?
Il avait lu dans ses pensées.
Oui. Eryndra voulait savoir.
Elle voulait comprendre, enfin.
— Si je sens que vous me mentez, dit-elle lentement, je me mettrai en colère. Et croyez-moi… vous ne voulez pas voir ça.
La femme ne bougea plus.
— Pourquoi… pourquoi m’as-tu fait venir ici ? balbutia-t-elle.
— Parce que je veux comprendre. Pourquoi m’avez-vous fait subir tout cela ? Pensiez-vous que je le méritais ? Quelle est ma vraie histoire ?
La directrice détourna les yeux.
Mais sa langue se délia malgré elle : Eryndra avait lancé un sort de contrainte. Elle resta debout, impassible.
La femme chercha du regard un soutien dans la pièce.
Personne ne bougea.
— Est-ce que je méritais les coups de fouet, l’huile bouillante, l’acide, la séquestration, dit Eryndra calmement. Tout ça parce que ma peau n’était pas de la même couleur que la vôtre ? Parce que mes yeux brillaient trop ?
La directrice recula, tremblante.
Eryndra fit un pas vers elle.
— Parlez. Maintenant.
— Je… je ne voulais pas… tenta la femme.
— Assez de mensonges. Je lis dans votre âme.
La femme ferma les yeux.
Elle voulait croire que c’était un cauchemar.
Qu’Eryndra n’était pas réelle.
Qu’elle allait disparaître.
Mais Eryndra restait là. Solide.
Brûlante de colère.
— Vous me faisiez nettoyer tout l’orphelinat sans me nourrir, dit-elle. Vous m’humiliiez. Vous m’appeliez « chose ».
Pourquoi ?
— Je… je n’ai pas de réponse, sanglota la femme.
— Alors je vais vous forcer à dire la vérité.
— Je vais tout vous dire, finit par lâcher la directrice, la voix tremblante. Mais… ne me faites pas de mal, je vous en supplie.
Eryndra ne répondit pas. Ses yeux devinrent noirs comme l’encre.
La femme sentit son cœur ralentir.
— Vous allez rester debout. Et parler.
Eryndra lança un sort : la femme resta figée, les jambes comme enracinées.
— Parlez. Racontez tout.
— D’accord… murmura-t-elle. Il y a longtemps…
Eryndra fit un signe.
Autour d’elle, ses parents, le chef des sorciers et son épouse écoutaient à distance grâce au sort de l’Écoute Lointaine.
La vérité allait enfin éclater.
Le vol d’un enfant

— Le jour de ta naissance, dit la femme d’une voix tremblante, j’étais là.
Tes parents étaient à la maternité. Ta mère venait d’accoucher.
Quand elle s’est endormie, je suis entrée dans sa chambre.
J’ai enlevé ton bracelet d’identification, je l’ai brisé, puis jeté les perles dans les toilettes.
Je t’ai prise dans mes bras… et je t’ai emmenée.
Eryndra serra les poings.
Sa mère, à l’extérieur, retint un cri.
— Vous étiez infirmière, dit Eryndra.
— Non, admit la femme. J’avais simplement volé un uniforme.
Je t’ai sortie de l’hôpital sous la pluie. Il faisait un temps maudit.
La neige et la grêle tombaient en même temps.
C’était comme si le ciel refusait que je t’arrache à eux.
Elle déglutit.
— Quand je t’ai portée, mon bras a brûlé. J’ai cru que c’était un signe… que tu étais maudite.
Alors j’ai décidé de faire de toi une esclave.
Le silence s’abattit dans la pièce.
— Je ne t’ai pas emmenée directement à l’orphelinat, poursuivit-elle.
Je t’ai d’abord laissée dans une poubelle.
Mais, quand je suis revenue, la poubelle s’était transformée… en berceau.
Un vrai berceau, avec des jouets et une couverture.
Elle rit, nerveuse.
— J’ai vendu le berceau. Et les jouets. Puis je t’ai ramenée à l’orphelinat.
Je t’ai jetée dans les égouts. Mais… tu n’as pas coulé.
Tu as réapparu dans la cuisine le lendemain. J’ai cru devenir folle.
Eryndra resta silencieuse.
— Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi avoir fait tout ça ?
— Pour l’argent ! avoua la femme.
Les parents payaient pour adopter les enfants. Chaque adoption rapportait gros.
Et toi… toi, je ne voulais pas que quelqu’un te voie.
Tu étais différente. Dangereuse.
— Non, répondit Eryndra, la voix froide. J’étais juste une enfant.
Elle fit un signe aux siens.
— Sortez, dit-elle doucement.
Sa mère voulut protester, mais son père la tira hors de la pièce.
Eryndra resta seule avec la directrice et la fille qui s’était cachée derrière un rideau.
— Tu peux sortir, dit-elle à la jeune fille. Le jeu est terminé.
La fille obéit, terrorisée.
Eryndra s’avança.
— Vous m’avez battue, brûlée, affamée. Vous m’avez appelée monstre.
Mais aujourd’hui, c’est vous qui allez voir ce qu’est un monstre.
La directrice tomba à genoux.
— Pardon… je vous en supplie…
— Pardon ? répéta Eryndra.
J’ai pleuré, moi aussi. J’ai supplié. Et personne ne m’a écoutée.
Elle la fixa.
— La vengeance est un plat qui se mange froid. Et ici… tout est froid.
Un souffle glacé parcourut la salle.
Les murs vibrèrent.
— Pour vous, j’ai une surprise, ajouta Eryndra en levant la main.
Les corps de la directrice et des autres furent cloués sur le canapé.
Le dragon entra à son tour, ses yeux brillants dans la pénombre.
La pièce se mit à trembler. Les murs craquèrent.
La directrice pleurait, la fille aussi.
— Arrête ça ! implora la femme. Pitié !
— Je n’ai rien fait, répondit Eryndra. C’est la maison qui réagit. L’orphelinat se souvient.
Une fissure ouvrit le sol ; les escaliers explosèrent.
Les meubles volèrent en éclats. La panique se répandit.
— Retournez-vous, dit calmement Eryndra.
— Pourquoi ? cria la femme.
— Parce que je vous le demande gentiment.
Elles se retournèrent.
Ce qu’elles virent les fit hurler : un gouffre sans fond, des ombres grouillantes, des visages hurlant dans la pierre.
— Ce n’est pas possible… murmura la directrice.
Eryndra s’approcha d’elle, un sourire à peine tracé.
— Je ne savais pas que ta voix pouvait être si aiguë, dit-elle simplement.
Le dragon d’Eryndra s’avança lentement vers le canapé.
Ses yeux brillaient d’une colère contenue.
Eryndra leva la main : les liens magiques se brisèrent.
Les deux femmes se levèrent et voulurent s’enfuir.
Mais les escaliers avaient disparu, remplacés par un tourbillon noir.
— Si vous avancez, dit Eryndra, vous tomberez dans le puits.
Un puits aussi profond que la nuit.
Et je vous avoue… cela ne me déplairait pas.
Le dragon grogna, la salle s’assombrit encore.
Des insectes, des rats, des cafards sortirent des murs fissurés.
Les cris résonnèrent, déchirants.
— Eryndra, supplia la femme. Pardon… épargne-nous !
Eryndra resta de marbre.
— Trop tard.
Les ténèbres les engloutirent.
La chute de l’orphelinat Saint-Froid

La directrice, blême, tendit les mains vers Eryndra.
— S’il te plaît, Eryndra… il faut que tu me pardonnes. Après tout… tu es bien au-dessus de tout ça, non ?
Eryndra éclata d’un rire glacial.
— Pardon ?
La femme bredouilla :
— Je… je suis désolée, je…
Sa voix se perdit dans le grondement qui montait sous leurs pieds. Le sol vibra. Des fissures serpentèrent sur les murs. L’air devint lourd, étouffant. Les poutres craquèrent. L’orphelinat Saint-Froid tremblait jusque dans ses fondations. Une lueur rouge, brûlante, filtra des fentes du plancher.
— Tu ne peux pas faire ça ! cria la propriétaire, prise de panique.
— Je peux tout faire, répondit Eryndra, calme.
Vous, en revanche, vous ne pouviez pas faire ce que vous m’avez fait.
Ses yeux prirent une lueur surnaturelle.
— Vous n’aviez aucun droit. Vous m’avez kidnappée quand j’étais bébé. Vous m’avez arrachée à mes parents. Vous m’avez fait croire que j’étais orpheline. Vous m’avez menti, humiliée, battue, méprisée… toute mon enfance.
La voix d’Eryndra monta, se brisa presque.
— Vous m’avez appelée monstre. Et pourtant, ce sont vous les monstres.
La directrice tremblait, les lèvres bleuies peinaient à former des mots.
— Eryndra… je…
— Taisez-vous ! hurla la jeune sorcière.
Pour tout cela, je ne vous pardonnerai jamais.
Un grondement sourd retentit. Le plafond se fissura, des morceaux de plâtre plurent. L’orphelinat tout entier sembla respirer la colère de la magie. Puis, d’un coup, le toit explosa : une déflagration magique jaillit, une pluie d’étincelles s’éparpilla. Le dragon d’Eryndra poussa un cri et frappa l’air d’un coup d’aile ; les fenêtres éclatèrent en volutes de verre. Les escaliers s’effondrèrent. Le fracas couvrit tout.
— Penses-tu vraiment pouvoir sauver ton orphelinat ? lança Eryndra.
Je t’annonce qu’il va disparaître. Définitivement.
Les flammes coururent le long des murs. Les portraits fondaient, les rideaux prirent feu. Eryndra leva les bras.
— L’orphelinat Saint-Froid tombera.
Et toi avec.
La femme s’effondra à genoux, implorant :
— Pitié !
Eryndra la fixait, froide.
— Pitié ? Tu ne connais pas ce mot. Alors, écoute bien…
Elle étendit les mains et prononça l’incantation. Sa voix se dédoubla, grave et lointaine, comme si mille échos la reprenaient.
— Vous serez oubliées. Vous serez effacées. Le monde n’aura plus souvenir de vous. Même vos propres âmes vous renieront.
Un vent glacial se leva, faisant vaciller les chandelles. Les lumières s’éteignirent. Une pluie noire tomba à travers le toit brisé, froide, tranchante, meurtrière.
— Vous vivrez dans le bruit du néant, continua-t-elle. Personne ne se souviendra de vous. Même vous, vous vous oublierez.
La propriétaire hurla :
— Tu n’as pas le droit ! Tu ne peux pas faire ça !
— Oh si, répondit Eryndra. Et je vais faire bien pire.
Elle s’approcha d’un pas. Sa voix devint un murmure terrifiant, tout près de l’oreille de la femme.
— Vous oublierez votre nom. Votre âge. Votre visage. Votre identité. Vous ne serez plus rien.
Partout où vous irez, je serai là. Quand la nuit tombera, je serai à côté de votre lit. Dans le miroir. Au volant de votre voiture. Si vous prenez l’avion, votre siège chutera dans le vide. Si vous courez dans la forêt, les racines en feu vous attendront. Vous ne dormirez plus jamais en paix. Vous deviendrez folle. Et un jour, vous prierez pour qu’on vous enferme.
Un silence pesant suivit ces mots, lourd comme la mort. Puis, d’une voix douce :
— Je suis même généreuse : je vous laisse la vie.
Un sourire cruel illumina son visage. La directrice, haletante, tenta un dernier geste de rage : dans un ultime sursaut, elle bondit en avant et, les doigts crispés, voulut étrangler Eryndra.
Mais rien ne bougea. Les yeux d’Eryndra devinrent entièrement dorés ; une lueur jaillit, pure et implacable. La femme se figea. Lentement, sa chair se raidit, se mue en pierre. Sa peau se craquela puis se durcit ; elle resta là, statue de marbre, figée dans l’agonie.
Autour d’eux, l’orphelinat gémit un dernier hurlement : murs qui s’effondrent, poutres qui cèdent, voûtes qui s’abattent. Un tourbillon de feu et de vent engloutit les pièces, réduisant en cendres corridors, chambres et souvenirs.
Seul le dragon poussa un cri victorieux. Il battit des ailes, s’éleva dans un ciel noir d’épais nuages, emportant Eryndra loin des ruines fumantes, au-delà des cendres, au-delà du passé.
Le pouvoir du dédoublement

Quand elle fut assez proche de la directrice de Saint-Froid, Eryndra se dédoubla.
La propriétaire s’arrêta net, pétrifiée.
Devant elle : deux Eryndra.
L’une à sa gauche, l’autre à sa droite.
Elles souriaient, un sourire éclatant, effrayant, deux rangées de dents parfaites.
Puis l’une éclata d’un rire nerveux, un rire de sorcière, tordu, mauvais, presque inhumain.
— Qui es-tu ?! cria la propriétaire.
Laquelle est la vraie ?!
Les deux voix répondirent en même temps, parfaitement synchronisées :
— Je suis la vraie Eryndra.
La femme recula, livide.
— Je deviens folle, ma parole…
— Je vous l’avais dit, murmura l’une des Eryndra avec un sourire,
que vous finiriez folle.
Les deux silhouettes bougeaient à l’unisson. Elles se déplaçaient comme deux ombres vivantes, l’une reflétant parfaitement les gestes de l’autre.
L’air vibra.
Le froid envahit la pièce. Les murs tremblèrent. Les planches craquèrent.
La propriétaire serra ses bras autour d’elle, le manque de toit la glaçait jusqu’aux os.
Elle voulut se retourner. Mais derrière elle : plus d’escaliers. Rien.
Les tables de la salle se mirent à flotter dans les airs, une par une, dans un silence irréel.
— Arrête ça ! hurla la propriétaire. Qu’est-ce que tu fais ?!
Eryndra, ou son double, ne répondit pas.
Elle leva seulement la main.
La porte principale explosa.
La femme tomba en arrière, puis dans un dernier sursaut de rage, bondit sur Eryndra, ses doigts tendus vers la gorge de la jeune sorcière.
Elle hurla, le visage déformé par la haine.
Ses mains se refermèrent sur le cou d’Eryndra.
Mais soudain, une griffure brûlante lui lacéra le dos, comme des ongles d’acier plongeant dans sa colonne vertébrale.
Elle lâcha prise en hurlant.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?!!
Eryndra se redressa lentement.
Sa voix devint posée. Presque douce.
— Retournez-vous.
— Pourquoi ferais-je ça ?!
— Parce que votre Saint-Froid est en train de se détruire.
Ici et maintenant.
Alors… retournez-vous.
La femme se retourna.
Elle hurla comme jamais elle n’avait hurlé.
Deux yeux rouge sang la fixaient.
Des yeux d’un autre monde.
— Ça… c’est impossible…
Un battement d’ailes.
Une lueur rouge.
Le dragon d’Eryndra se dressait dans l’ombre, immense, ses écailles brillant comme des braises vivantes.
— Je vous avais prévenue, dit Eryndra.
Je vous avais dit que personne ne vous croirait.
Qu’on vous prendrait pour une folle.
Et vous voyez, je ne vous ai même pas tuée.
Malgré ce que vous m’avez fait, il reste en moi une part… d’humanité.
Elle marqua une pause.
Son regard s’assombrit.
— Mais d’autres viendront.
— Qui ?? balbutia la femme, tremblante.
— Dès que je serai montée sur le dos de mon dragon… ils entreront ici comme dans une basse-cour pleine de poules et de coqs.
Et vous… vous deviendrez folle.
Eryndra fit un geste circulaire. Ses lèvres murmurèrent :
Folie du temps.
Folie de l’instant.
Entre en cette femme.
Fais partie d’elle.
Une brume noire s’enroula autour de la directrice.
Des illusions surgirent : des ombres, des murmures, des hurlements.
Le hurlement d’un loup monstrueux.
Le grondement du vent.
Des silhouettes des légendes oubliées.
La femme se prit la tête entre les mains.
— Ta formule… ta formule ne marche pas ! cria-t-elle.
Mais tout autour d’elle s’effaça.
Plus de murs.
Plus de plafond.
Rien que du vide.
Un gouffre suspendu, sans lumière.
Puis apparut une image irréelle :
un cavalier sans tête,
une femme sans visage,
un enfant au visage brûlé qui lui souriait.
Le sang de la propriétaire se figea.
« Ce n’est qu’un rêve… je dois me réveiller… »
Les spectres s’approchaient en glissant.
Elle voulut reculer, mais ne pouvait plus bouger.
Le temps s’était arrêté.
L’orphelinat Saint-Froid s’effondrait.
Eryndra avait disparu.
Le dragon aussi.
Elle voulut crier, mais aucun son ne se fit entendre.
Et elle tomba.
Longtemps.
Dans le vide.
Dans l’oubli.
Puis des voix, des pas, des blouses blanches.
— Posez-la doucement.
Une civière.
Des attaches.
Elle tenta de parler, mais aucun son.
On la poussa dans une ambulance.
La sirène hurla au loin.
Elle entrouvrit les yeux.
— Ce n’est pas… l’hôpital Saint-Froid… balbutia-t-elle.
Docteur ? Que faites-vous ?
La silhouette à côté d’elle tourna la tête, lentement. Et sourit.
La directrice décida de fermer les yeux. Très fort. Aussi fort que possible.
Mais quelque chose n’allait pas. Quelque chose d’anormal. D’inexplicable.
Elle rouvrit les yeux.
Et vit que la personne à côté d’elle souriait toujours. Sans bouger.
Sans cligner. Un sourire figé, collé au visage.
Puis elle comprit. Ce sourire… n’avait pas de dents. Pas de gencives. Juste une ouverture noire. Comme peinte sur la peau.
La panique monta d’un coup. Elle voulut se redresser, mais impossible. Ses bras ne répondaient pas. Elle était attachée.
À quoi ? Une civière ?
Elle tâta sous elle.
Rien.
Le vide.
Elle flottait.
Suspendue dans un espace qui n’avait pas de sol.
Et le sourire, toujours là, toujours fixe.
Qui était cette personne ?
À côté d’elle, quelqu’un respirait.
Une femme.
On aurait dit qu’elle dormait profondément.
Eryndra ? pensa-t-elle un instant.
Non.
Une autre.
Elle prit son souffle et hurla :
— Qui êtes-vous ?!
Une voix répondit, sans se retourner :
— Et vous alors ?
Silence.
Elle sentit son cœur cogner contre sa poitrine.
— Que me voulez-vous ?! Que me voulez-vous ?! cria-t-elle.
La voix ne répondit pas.
— Et pourquoi vous ne vous retournez pas ?!
La voix répondit enfin.
Lente.
Déformée.
— Vous voulez… vraiment… que je me retourne… ?
— Oui ! cria-t-elle, tremblante. Oui !
— Je crois que… vous serez très déçue.
— Retournez-vous !!
Un rire sec.
Puis lentement, la silhouette pivota.
Elle hurla.
Le visage était atroce.
La peau brûlée, décollée, en lambeaux.
Pas de front. Pas de menton.
Juste deux yeux gigantesques, ronds comme des soucoupes, enfoncés dans un crâne noirci.
Elle recula, paniquée.
— Ce n’est pas possible… Je deviens folle…
La silhouette s’avança.
— Ce n’est pas un cauchemar, dit-elle.
C’est ton réveil.
Elle mit les mains devant ses yeux.
— Non ! Non ! Je ne veux pas voir !
Mais quand elle rouvrit les paupières…
le visage était juste devant le sien.
Elle sentit son souffle.
Glacé.
Comme le vent de l’hiver qui rentre dans les os.
La créature parla.
— L’Autre m’a dit de vous dire…
Une pause.
— que vous avez un très beau visage.
Elle resta muette.
— Pourquoi dites-vous ça ?… murmura-t-elle, la voix brisée.
Le sourire noir s’élargit.
Les yeux rouges brillèrent.
— Parce que, répondit la chose, elle veut votre visage.
La propriétaire de Saint-Froid tremblait de tout son corps.
Soudain, l’ambulance se souleva. Un grondement terrible. Tout vibrait, tout tanguait.
— Mais… qu’est-ce que… ?!
Une force invisible la serra comme des tentacules.
Sa chair se crispa.
Elle hurla, puis fut projetée violemment sur la civière —
froide, dure, plus rigide que de la pierre.
L’ambulance fit une embardée.
Puis bascula.
Le véhicule fit plusieurs tonneaux.
La tôle froissée, la lumière qui tournoyait, l’odeur du métal et du sang.
Et, pendant ce chaos, les deux silhouettes à l’avant riaient.
— C’est tellement amusant ! cria l’une.
— Continuez ! Continuez ! répondait l’autre.
Un rire grinçant, inhumain.
Elle était secouée comme un pantin pris dans une tempête.
Puis : plus rien.
Un arrêt net.
Un silence lourd.
L’ambulance était… immobile.
Au sommet d’une colline.
La femme reprit ses esprits.
Elle voulut se lever, glissa, tomba à quatre pattes.
Sa peau était devenue grisâtre, presque cadavérique.
Elle fit un pas… et s’arrêta.
Devant elle : le vide.
Un gouffre sans fond.
Avalant la lumière.
Elle lança une chaussure dans l’abîme.
Rien.
Pas de bruit.
Pas d’écho.
Puis l’autre chaussure.
Toujours rien.
— Où suis-je… ?
Derrière elle, un souffle glacé.
Elle se retourna doucement.
Rien.
Mais autour d’elle, des voix naquirent.
D’abord un murmure.
— Saute…
Puis plus fort.
— Saute.
— Saute.
— Saute.
Jusqu’à hurler :
SAUTE !
Elle recula, terrorisée.
Elle entendit la voix d’Eryndra, comme venue de loin :
« Vous serez folle.
Vous verrez des choses qui n’existent pas.
Vous entendrez des sons que personne n’entend. »
Elle tomba à genoux.
— Eryndra… je t’en supplie… sauve-moi…
Silence.
Puis la voix, claire, lointaine :
— Ce n’est plus à moi de te sauver.
La femme leva les yeux vers le vide.
Quelque chose montait.
Une silhouette.
Un visage renversé, qui rampait le long du gouffre.
Des doigts crochus s’accrochaient à la roche.
Des yeux rouges cherchaient à l’attraper.
Elle hurla.
Elle se retourna pour fuir.
Elle courut.
Ou crut courir.
Ses jambes bougeaient au ralenti.
Les ombres, derrière elle, avançaient plus vite.
Elles la rattrapaient.
Elles la frôlaient.
Elles voulaient son visage.
L’esprit

La propriétaire de Saint-Froid ouvrit lentement les yeux.
Elle était dans un lit d’hôpital.
Elle mit du temps à comprendre.
Qu’est-ce qu’elle faisait là ?
Pourquoi ici ?
Les souvenirs revinrent par fragments :
les tonneaux de l’ambulance.
Le vide.
Le sourire figé.
Le visage sans gencives.
Elle eut un frisson.
Non. Elle ne pouvait pas raconter ça.
Si elle parlait de ce qu’elle avait vu, c’était sûr : on la prendrait pour une folle.
Et on l’enfermerait.
… À moins que ce ne soit déjà fait.
Elle aperçut un bouton d’appel. Elle appuya.
Aucun son.
Mais la porte s’ouvrit.
— Vous voulez quelque chose ? demanda une voix aiguë, grinçante, presque inhumaine.
Une femme entra.
Une infirmière ? Peut-être.
— Oui… je veux savoir où je suis…
— Est-ce que vous vous souvenez comment vous êtes arrivée ici ? demanda la femme.
— Non.
— Et votre prénom ? Vous vous souvenez ?
— Je m’appelle… je… je m’appelle…
Le vide.
— Je… j’ai oublié.
— Très bien, dit l’infirmière calmement. Je vais en parler au médecin.
Et elle sortit aussitôt.
La porte se referma trop vite.
Silence.
Et soudain, la propriétaire sentit une pression.
Quelque chose d’invisible, qui emplissait la pièce comme une présence lourde.
Elle regarda par la fenêtre.
Dehors : noir absolu.
Pas une lumière.
Pas un paysage.
Juste un vide opaque.
Elle essaya la porte : verrouillée.
Un craquement derrière elle.
Elle sursauta.
Regarda.
Personne.
— Je ne suis pas folle… murmura-t-elle. Je ne suis pas folle…
Mais son corps disait le contraire.
Elle grelottait et transpirait en même temps.
Un froid brûlant la paralysait.
Elle devait quitter cet endroit.
Maintenant.
Elle força ses jambes à bouger.
Un pas. Puis un autre.
Jusqu’à la porte.
Sa main sur la poignée.
Un autre craquement, sec, derrière elle.
Elle se retourna.
Rien.
— Il faut que je parte… souffla-t-elle.
Elle entrouvrit la porte.
Le grincement était si aigu, si métallique qu’elle en eut mal aux dents.
Elle passa la tête dans l’entrebâillement.
Le couloir était entièrement noir.
Aucune lumière.
Aucun bruit.
Aucune respiration.
L’hôpital semblait vidé de toute vie.
— Qu’est-ce que je fais ici ?
Elle inspira.
Serra les poings.
Et, rassemblant tout son courage, elle s’avança dans le couloir.
La fin d’un monde

Elle crut voir Eryndra.
Elle voulut se précipiter vers elle, l’appeler, mais dès qu’elle prononça son nom, la silhouette se volatilisa.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? murmura-t-elle.
Une voix sèche répondit :
— Madame, retournez immédiatement dans votre chambre, je vous en prie.
— Non ! Je dois sortir d’ici !
— Vous ne pouvez pas sortir. D’ailleurs… personne ne le peut, dit le médecin en souriant.
Ce sourire la glaça. Puis elle remarqua ses yeux : entièrement blancs. Plus de pupilles. Rien qu’une pâleur laiteuse, inhumaine.
— Madame… qu’est-ce que… qu’est-ce que vous me faites ? Pourquoi me regardez-vous comme ça ?
Elle trembla de peur.
Puis, très clairement, elle entendit le rire d’Eryndra.
— Elle est là ! cria-t-elle.
— Qui ça, madame ? répondit le médecin.
— Cette fille ! Cette chose ! Elle me fait du mal !
— Calmez-vous, madame. Venez, je vais vous donner un médicament. Allons, allons, suivez-moi.
Hébétée, elle se laissa guider. Dans le couloir, les lumières vacillaient. Soudain, les murs de l’hôpital se couvrirent du visage souriant d’Eryndra. Partout, des centaines de sourires étaient peints sur les cloisons. À chaque pas, elle hurla. Des marques rouges apparurent sur sa peau, comme des coups de fouet invisibles.
— Arrêtez ! cria-t-elle. Arrêtez !
Les médecins, gênés, inquiets, échangèrent un regard. L’un murmura :
— Mais… qui est cette femme ? Pourquoi est-elle ici ?
— Ce n’est pas ma chambre ! hurla-t-elle.
— Non, effectivement, répondit un autre. Venez, on va monter.
Ils la firent entrer dans un ascenseur. Ils montèrent jusqu’au quinzième étage. Puis tournèrent à gauche, à droite, encore à droite, puis à gauche : un labyrinthe sans fin. Elle trébucha, tenta de s’accrocher aux murs, refusa d’avancer. Mais les deux médecins avaient une force surhumaine.
— Madame, s’il vous plaît, on est presque arrivés.
Ils la conduisirent dans une autre chambre. Elle s’écroula dans le lit, épuisée, immobile. Une voix résonna alors dans la pièce.
— C’est moi, Eryndra. Je suis juste devant toi. Cet hôpital, j’espère qu’il te plaît.
Son sang se glaça.
— Savez-vous comment il s’appelle, cet hôpital ? demanda la voix. Demande donc au docteur… mes yeux.
La directrice voulut fermer les paupières. La voix ricana :
— Ça ne sert à rien. Même les yeux fermés, tu verras mon visage.
Au loin, le dragon d’Eryndra rugit ; son souffle fit vibrer l’hôpital. Les vitres tremblèrent, le plafond se fissura.
— Eryndra, arrête ça ! cria la directrice.
— Ce n’est pas moi, dit la voix.
— Alors qui ?!
— Le fantôme d’Eryndra.
Elle s’agenouilla, le souffle court. Eryndra sourit, presque amusée.
— Tu veux maintenant me supplier, c’est ça ?
— S’il te plaît, Eryndra… pitié…
— Je t’ai entendue m’appeler tant de fois aujourd’hui… Plus que dans toute mon enfance. Et maintenant, tu veux que je te sauve la vie ?
— Oui, je t’en supplie…
— Non.
Cet hôpital n’est pas un refuge. C’est un cimetière.
Un souffle froid parcourut la pièce.
— Tu veux savoir où tu es ? Cet endroit a été oublié depuis des décennies. Ici, il y a eu la peste… le choléra… et pire encore.
Elle pleura de toutes ses forces. Eryndra sourit, les yeux s’illuminant d’un éclat surnaturel. Le dragon apparut derrière elle, grondant de satisfaction.
Les cheveux de la directrice se mirent à tomber un à un. Ses doigts se déboîtèrent, ses ongles s’arrachèrent.
— Qu’est-ce que tu fais ? hurla-t-elle.
— Je te regarde, répondit simplement Eryndra. Et maintenant… tu vas voir.
Des puces invisibles la couvrirent. Elle se mit à se gratter, frénétiquement, jusqu’à s’arracher la peau.
— C’est comme la vérité, dit Eryndra. Elle finit toujours par faire mal.
Les murs tremblaient. Des ombres bougeaient. Des cadavres marchaient. Des chaises grinçaient et se déplaçaient toutes seules. Les plafonds s’ouvrirent, laissant tomber des tarentules géantes qui palpèrent son visage.
Eryndra chuchota :
— Je n’ai pas brûlé ton visage ni fouetté ton corps. Non. J’ai fait pire : je t’ai condamné à voir. À voir tout ce que personne ne devrait voir. À entendre les morts rire dans ton oreille. À sentir leurs doigts glacés sur ta peau.
— Tu rencontreras mon ami le plus fidèle, ajouta-t-elle : le cavalier sans tête.
Puis, calmement :
— Et maintenant, regarde-toi.
Un miroir s’éleva du sol, flottant devant la femme. Elle y vit son propre reflet ou plutôt, la fin de son monde.
— Souviens-toi, dit Eryndra. Je t’ai gravé mon prénom dans la chair. Chaque fois que tu prononceras « Eryndra », quelqu’un autour de toi mourra.
Elle sourit une dernière fois.
— Adieu. Et surtout… n’oublie pas de ne jamais m’oublier.
Eryndra sauta sur le toit, grimpa sur le dos de son dragon, et s’envola vers la lumière.
Le sol de l’hôpital s’effondra. Les murs fondirent comme de la cire. Les morts se mirent à danser, tandis que la directrice restait figée, yeux ouverts, bouche béante, incapable de crier. Ses paupières furent condamnées à rester ouvertes pour l’éternité, afin de garder, à jamais, le visage d’Eryndra gravé dans sa mémoire.
Épilogue

Eryndra retrouva sa famille autour d’un grand dîner, chez le chef des sorciers.
Elle raconta tout.
Ou plutôt : elle leur montra tout, les images, les sons, les scènes, projetés dans l’air comme un film vivant.
Le chef hocha la tête.
— C’est fini. Adieu, Saint-Froid.
Eryndra sourit, puis s’approcha de son dragon.
Le monde qu’elle avait laissé derrière elle venait de s’effondrer…
Mais, comme l’avait dit le bras gauche du chef :
— Je n’ai jamais vu un monde aussi beau que celui qu’elle a fait naître.
Alors, elle monta sur le dos de sa créature.
Ils s’envolèrent ensemble, dans l’univers de la magie.
Plus haut.
Toujours plus haut.
Vers les volcans et leurs flammes bleues.
Vers les forêts suspendues au-dessus du vide.
Vers les déserts mouvants où les dunes se déplacent comme des vagues.
Eryndra était heureuse.
Elle savait enfin qui elle était.
Et désormais, tous savaient une vérité simple, gravée pour l’éternité :
On ne provoque pas impunément la sorcière des dragons !
